mardi 30 décembre 2025

Autodafé pour tous

 Hadrien Clouet est député (LFI) de Haute Garonne. Certains parlent de lui comme d'un "brillant universitaire" (à croire qu'aujourd'hui tous les universitaires sont brillants), c'est du moins une des têtes pensantes de son parti. Or voilà que sur  son compte Instagram il affiche un volume du livre d'Omar Youssef Souleymane, Les complices du mal, dans un poêle à granulés, prêt à enfourner. Ledit livre dénonce notamment la complaisance de LFI vis-à-vis d'un certain islamisme. Nous n'entrerons pas ici sur le fond du sujet. Mais qu'un responsable politique, de gauche qui plus est, veuille faire brûler un livre nous laisse pantois.

Je me souviens d'une manifestation, voilà une vingtaine d'années, où l'on faisait brûler un tas de livres signés du ministre de tutelle, et il s'agissait, horresco referens, d'une manifestation... d'instituteurs, par ailleurs incapables de comprendre le côté odieux de leur acte. Aujourd'hui c'est un représentant de la Nation qui veut brûler ce qui le dérange. Souleymane dénonce un appel public à brûler un livre ; Clouet évoque de son côté une "plaisanterie visuelle". Certes il y a longtemps que je ne me fais aucune illusion sur le sens de l'humour de la garde rapprochée mélenchonienne, mais là... Soit Clouet est juste un imbécile inculte qui ne comprend pas la portée de son geste, ce dont je doute, soit c'est un provocateur cynique de la pire espèce. Dans les deux cas de figure, ce sont les fantômes des nazis et des antisémites qui rigolent.

lundi 22 décembre 2025

Business d'un prisonnier

 Vrais ou faux, ce sont les chiffres annoncés par les Editions Fayard : en une semaine Nicolas Sarkosy aurait vendu 100 000 exemplaires de son fameux livre relatif à son séjour à la Santé pour association de malfaiteurs. Livre truffé de contrevérités dans lequel il en appelle à Monte-Cristo ou à Dreyfus pour nous expliquer ce qu'est la prison, et qu'il est victime d'une injustice : les neuf ans de prison qu'il cumule (dont 18 mois encore en appel) sont forcément dûs à une machination de la gauche. Ce livre est aussi et avant tout politique, plaidoyer pour l'union des droites, crise de mysticisme et coup de pouce à Bolloré, ça peut toujours générer des soutiens utiles dans le futur...

Il n'en reste pas moins que ces vingt jours passés à l'ombre en font sans doute le CDD le mieux payé de l'Histoire. Car au-delà de toute considération politique, ce récit hagiographique d'une peine infâmante a quelque chose d'immoral, ce qui amène de nombreux libraires à ne pas le vendre, ou du moins à ne pas le promouvoir... Car 100 000 exemplaires d'un livre à 20.90 euros (en quelques jours rappelons-le) ça fait beaucoup de sous : on peut raisonnablement estimer les droits d'auteur à 15 ou 20%, ce qui pour la semaine devrait faire entre 300 et 400 000 euros. Même s'il faut déduire la rémunération du nègre (son éditeur, à en croire la rumeur) qui l'a rédigé...

Mais tout cela est légal, et il n'y a que la morale qui y verra un hold-up. On pense quand même à tous ceux, le plus souvent nécessiteux, qui  ont envoyé des cadeaux au pauvre prisonnier durant son éprouvant séjour derrière les barreaux. Certes, "Qui donne aux pauvres prête à Dieu", dit la Bible ; mais "Qui donne à Dieu prête à rire", complétait Pierre Dac.

dimanche 7 décembre 2025

Lecture : 70 bis Entrée des artistes (P. Modiano/Ch. Mazzalai)

 Bon, un livre qui parait en octobre vise clairement le marché littéraire de Noël ; son format (18.5x23.5) aussi, qui tient du beau livre qu'on offrira pour les fêtes. Mais, marketing ou pas, ce sera un beau cadeau.

Les auteurs : Christian Mazzalai, musicien de son état, qui fournit les photographies et les archives, et Patrick Modiano. "70 bis Entrée des artistes" (Gallimard) conte l'histoire du 70 bis rue Notre-Dame des Champs à Montparnasse, où défilèrent peintres, écrivains, poètes, musiciens et autres, célèbres ou inconnus, venus d'un peu partout dans le monde (on ne disait pas encore planète). Depuis le second Empire jusqu'aux années 50 ou 60, cette adresse discrète a servi de repère à une ambition brillante. Sous la plume de Modiano rodent encore les fantômes de Rodin, Picasso, Zadkine, Breton, Desnos, Pound et tant d'autres, sans compter ceux que l'Histoire a oublié, ou le talent... 

Bien d'autres livres ont été écrits sur le vieux Montparnasse des artistes, et celui-ci n'apporte guère de révélations ; on peut même dire que le pitch du livre est basique. Mais il y a Modiano : l'intérêt de cette œuvre doit bien sûr beaucoup à l'auteur, dont la verve nostalgique donne, comme d'habitude, une palette touchante de couleurs, de gris, de joie, de tristesse, de clair obscur... Bref, de la nostalgie. Du Modiano.

Alors, que ce soit pour l'émotion, pour la littérature, pour le plaisir à tenir dans les mains un bel ouvrage, ou pour tout autre plaisir, ce livre est un joli cadeau.

lundi 1 décembre 2025

Lectures : Tiré de faits irréels, de Tonino Benacquista

 Si l'univers de la littérature, du livre, des éditeurs, des auteurs... ne vous intéresse guère ou vous fait fuir, passez votre chemin. S'il suscite votre curiosité ou un franc intérêt, le livre de Tonino Benacquista Tiré de faits irréels (Gallimard) fera votre bonheur.

"Bertrand Dumas Editeur" est en faillite. Ses banquiers, ses mécènes, ses soutiens, ses amis finissent par baisser pavillon. A la veille de faire sa déclaration de liquidation, Bertrand Dumas médite sur ce moment, ce bilan, son histoire, son parcours. Benacquista raconte les affres de l'éditeur, les travers des auteurs, l'arrivée des financiers, et (presque) toutes les turpitudes du petit monde de l'édition contemporaine. Et, même quand on connait un peu ledit monde on y apprend beaucoup.

Encore une fois, cela peut intéresser ou laisser froid. Et même intéressé on peut s'agacer du nombrilisme hypertrophié qui caractérise cet univers. Benacquista le décrit fort bien, me semble-t-il, mais n'échappe pas complètement à ce travers dans son récit. Certes, les complexités commerciales, financières, techniques, publicitaires sont d'une complexité comme les adorent la France, mais c'est vrai pour toute entreprise... Et, depuis le mitan du XXème siècle, combien de métiers qui ont disparu, combien de commerçants, d'artisans, de paysans, etc... ont mis la clé sous la porte en déplorant la fin d'un monde irremplaçable ?

Donc voilà : le monde du livre est sinistré, et il n'y est pas pour rien. Mais il est toujours bon qu'un auteur en parle avec tendresse et ce qu'il faut de férocité : ça ne changera rien, mais c'est (encore un peu) plein d'humanité.