mardi 1 février 2022

Gibert Burgers

J'avais évoqué ici même et en son temps la déconfiture de Gibert Jeune, librairies parisiennes, illustrant le monde tel qu'il va et la crise du livre. Mais depuis deux ans on nous clame un peu partout que la période est particulièrement faste pour l'édition, les librairies et toute la chaine du livre. Même si les chiffres de la réalité viennent régulièrement démontrer l'inverse, les trompettes continuent de jouer le même air...

La librairie Gibert Jeune tenait boutique au 5 place Saint-Michel en plein Quartier latin. Elle va être remplacée par... un fast-food. Haut de gamme, nous dit-on, et on salive déjà à entendre un tel oxymore. Tout le monde ou presque s'offusque, et on ne va pas tarder à polémiquer entre mairie de Paris, mairie du Vème arrondissement (d'opposition) et tous ceux qui souhaitent une meilleure offre culturelle. Connu des touristes du monde entier, le glorieux Quartier latin a déjà subi les affres du tourisme, et se pose l'éternelle question : peut-on présenter aux étrangers une offre caractéristique de l'endroit, ou faut-il étaler ce qu'ils trouvent partout pour ne pas les dépayser ? Et le débat va bien au delà du seul Boul'Mich...

Reste un autre aspect du problème du fond : il n'y aurait, sur ce qui est pourtant un emplacement "premium", qu'un seul repreneur, ledit marchand de burgers et hot-dogs. Non loin de là, les magasins de fringues et de chaussures ont remplacé les éditeurs ; ici c'est une librairie qui s'en va au profit de la restauration rapide ; ailleurs une pharmacie laisse la place à une parfumerie bas de gamme... Non, l'avenir ne s'éclaircit pas.

mardi 18 janvier 2022

Anomie, citoyenneté et jacobinisme...

Campagne électorale aidant, il est de bon ton de s'interroger sur ce "mal français" qui conduit les habitants de ce pays à une méfiance générale, permanente et parfois féroce, vis-à-vis de l'action publique, des politiques, des corps constitués et plus globalement de tous ceux qui prétendent parler plus qu'en leur seul nom. Moultes raisons ont été évoquées par les analystes à propos de ce fléau "endémique" qui augure mal de l'exercice démocratique et de son avenir.

Un livre, que je n'ai pas encore lu, vient de paraitre, aux Presses de Sciences Po : Les raisons de la défiance, signé Luc Rouban, chercheur au Cevipof. Et son approche est intéressante en ce sens qu'il constate que pratiquement la moitié des Français ne se retrouvent dans aucune communauté, qu'elle soit nationale, régionale, religieuse, d'origine, linguistique ou autre. Rouban nomme "Anomie" cet isolement socio-culturel et cette absence de repères, prompts selon lui à expliquer des soubresauts tels que le mouvement des Gilets jaunes, pour prendre un exemple récent.

A l'heure où notre jacobinisme hexagonal fait du communautarisme, et du séparatisme qui en découlerait, l'alpha et l'oméga de la problématique contemporaine, en hystérisant un peu le tout, il serait peut-être intéressant de s'interroger sur ce que signifie (au sens psy du terme) le fait que la moitié de nos concitoyens n'ont aucun sentiment d'appartenance. Et sur le fait, toujours selon Rouban, que cette proportion est trois plus élevée que dans les pays voisins.

Peut-être pourrait-on observer que cette "inclusivité" chez nos voisins tient pour une bonne part à l'organisation politique de leur pays, bien plus régionalisés que notre hexagone où il n'est bon bec que de Paris. L'Italie (15 % d'anomie), l'Allemagne, l'Espagne, le Royaume-Uni, pour ne citer qu'eux, ont au minimum une reconnaissance de leurs régions ; cela peut générer parfois des situations compliquées, comme en Catalogne ou en Ecosse, mais  au moins les citoyens ont-ils une identié à laquelle ils sont fortement attachés.

Cela pourrait nous ramener aus thèses de David Goodhart (Les deux clans) sur les "somewhere" et les "anywhere". Sans doute cet état d'anomie est-il d'essence très complexe, mais il est probablement plus inquiétant pour l'avenir de notre démocratie que bien des chiffres qu'agitent les uns ou les autres...

mercredi 12 janvier 2022

Simenon, tel qu'en lui-même...

Ma première lecture de l'année est ce que j'appellerai une lecture de fond, loin des modes, de l'actualité ou de l'écume du quotidien. Noël m'a offert l'Autodictionnaire Simenon, signé Pierre Assouline aux Editions Omnibus. Le principe : des mots d'entrée éclairent l'écrivain, avec des textes issus d'extraits d'oeuvre, d'interviewes, de correspondances... qui expliquent la vie de l'auteur, son ressenti, ses sentiments. Qu'il s'agisse de travail, d'amour, d'argent, de rencontres ou de découvertes, on (re)découvre l'univers de Simenon. 

Simenon est surtout connu du grand public pour ses Maigret qui, à eux seuls et ensemble, méritent de la littérature, mais il est aussi l'auteur de ses "romans durs", moins faciles, moins consommables, car plus ambitieux, et sans doute plus personnels. Mais, au-delà de ses 214 livres recensés (et presque autant de nouvelles) on comprend pourquoi GS est "populaire" (ce qui, on le sait, n'est pas toujours un compliment) : né au sein du peuple, il est resté fidèle à celui-ci, proche des humbles et des petites gens ; et sa prodigieuse réussite n'a rien changé, il est demeuré un artisan, selon son terme, pétri d'humanité et de respect. Et le public ne s'y est pas trompé.

C'est un homme vrai, pas meilleur que les autres, mais sans fard ni orgueil. C'est un introverti, voire un sentimental au sens de Le Senne, avec ses zones d'ombre, prompt à culpabiliser mais assez exigeant avec lui-même pour avancer et qui sait se souvenir. Il a pansé sa sensibilité en fuyant dans l'écriture, écrivant un Maigret en trois semaines ou un roman en deux mois, et donnant vie à 9000 personnages.

Bien sûr, la carrière de Simenon s'étend, en gros, des années trente aux années soixante ; il décidera en 1972 de ne plus écrire de roman, et ne publiera plus que des textes plus autobiographiques et plus intimistes. Et tout cela est bien loin d'aujourd'hui. Pourtant, les critiques qu'il formulait vis-à-vis des gensdelettres et de leur univers seraient sans doute de nos jours encore plus judicieuses, et encore plus féroces. Quant à celles qu'il exprimait à propos de la production littéraire de son temps on n'ose imaginer ce que seraient ses termes aujourd'hui ; il se disait "allergique à la littérature des autres et à la mienne". Pourtant chaque jour qui passe lui rend justice et le consacre comme un pilier de la littérature francophone du XXème siècle.

mercredi 5 janvier 2022

Pour une Bonne Année 2022...

Ce temps étant celui des voeux, à mon tour de vous souhaiter une bonne année. Au moins pour le premier trimestre parce qu'après nous manquons de visibilité, comme dit la blague... Que chacun reçoive donc mes voeux de bonheur, de santé, de prospérité, selon son goût. Pour nous tous, je me bornerai à souhaiter, en vrac :

un peu moins de démagogie (nous sommes en période électorale) ; un peu moins d'infantilisation (nous sommes en pleine pandémie) ; un peu moins de censures (voir mon billet précédent) ; un peu moins d'agressions ; un peu moins de sentiment d'agression, prétexte pour agresser à son tour ; un peu moins d'enflure médiatique ; un peu moins d'hystérie chez les vaccinophiles et chez les vaccinophobes ; un peu moins de consumérisme et d'individualisme (qui vont souvent ensemble) ; un peu plus de mesure et de bon sens.

Ce n'est pas grand chose, me semble-t-il, et pourtant je doute (ce qui de nos jours est très mal vu). Mais souvenons-nous de Guillaume d'Orange : "Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer"...

mardi 21 décembre 2021

Censures.

Avant d'entrer à pieds joints dans la période des voeux béats, jetons un oeil rétrospectif sur l'année 2021 et plus généralement sur l'un des relents de l'air du temps : le retour de la censure. Non pas l'insidieuse qui s'insinue peu à peu dans la vie du quidam par le biais d'injonctions moralistes, mais la censure brute, la vraie de vrai. Quand je dis retour c'est une façon de parler, car la censure n'a jamais disparu, et il en existe ailleurs de bien pires. Pourtant.

A l'occasion de l'élaboration d'une loi sur les bibliothèques, on entend préserver celles-ci des menaces liberticides et "révisionnistes" : ces établissements relèvant des collectivités territoriales (c'est-à-dire des élus), on estime utile de les protéger des pressions éventuelles de partis politiques ayant le vent en poupe : on voit aisément auxquels pense le législateur, et il n'est pas sûr que l'autre bord soit dans le collimateur.

Car aucun bord n'a le monopole de la censure, il peut être utile de le rappeler. Voir les Etats-Unis ou le Canada, et par conséquent la France à venir. La gauche, ou ce qui en tient lieu, hurle après les intégristes qui attaquent les supports LGBT ; la droite crie sur les autodafés qui visent Astérix, les contes et autres publications, au nom selon elle de l'idéologie woke ou de la cancel culture. Bien sûr, personne ne s'interroge sur les exactions de son propre camp. Il faut dire que l'hystérisation politique est bien alimentée par les réflexes pavloviens de certains groupes de pression, plus sensibles au mot qu'à la chose : on se souvient des suppliantes d'Eschyle, oeuvre d'une grande ouverture, clouée au pilori par le zèle de quelques crétins pré-pubères et boutonneux qui n'y  voyaient qu'un délit (selon leur propre justice) de blackface. Ces jours-ci, E. Macron est taxé de pétainisme pour avoir utilisé l'expression "vent mauvais", déjà usitée par Pétain. Zemmour évoque-t-il le surnom d'Abel Bonnard, ministre vychiste, surnom bien connu de "Gestapette", que certains entendent porter plainte pour homophobie. Trier l'essentiel de l'accessoire semble être au-dessus de la force cérébrale de certains.

On peut toujours relativiser, considérer l'activisme comme minoritaire ou peu représentatif, ou invoquer l'enflure médiatique ; Certes. Mais la tendance de l'époque, de judiciarisations en interdits, est bien à faire taire l'Autre. Et il me souvient que voilà bientôt vingt ans, des manifestations sociales se terminaient par un happening consistant à brûler le livre que venait de publier le ministre. Que valaient le livre et le ministre, je ne m'en souviens plus et peu importe. Mais le fait symbolique de brûler les livres, a fortiori chez des manifestants de gauche, traduisait une impressionnante inculture politique et historique. Et le pire était que ces manifestants étaient... des enseignants.

Oui, les vents sont mauvais.

mardi 14 décembre 2021

Lectures : Pleine terre, de Corinne Royer

Longtemps le livre de Corinne Royer Pleine terre (Actes Sud) fût dans les listes de nombreux prix littéraires, c'est dire l'unanimité qu'il a suscité. Il n'en a finalement remporté aucun, c'est dire qu'il n'était pas formaté pour cela : trop âpre, trop noir, trop tragique.

Ce livre raconte la cavale d'un éleveur aux prises avec l'agriculture moderne, et plus encore avec l'administration qui va avec. Une situation banale mais fatale qui va entrainer une descente aux enfers tragique : l'histoire est tirée de faits réels, tout aussi dramatiques. C'est un roman naturaliste, pétri de réalité ; Corinne Royer connait la campagne et les paysans, et elle est très bien documentée, sans que cette documentation n'obère l'écriture, remarquable et taillée à la serpe, digne du drame qu'elle décrit. Le livre n'est pas lisse, et il se lit lentement : il déborde d'humanité mais n'est ni joyeux ni démagogue.

S'il n'est pas crépusculaire, c'est qu'y sont identifiés les solutions autant que les problèmes. Mais plutôt que de s'attacher à de grandes incantations à la mode, abstraites et à la réalisation hypothétique, on retiendra du récit la réalité plus charnelle des situations, qui souvent ne demanderaient que du bon sens pour s'améliorer.

Quelques critiques : quid du consommateur, grand absent du roman ? Et peut-être un personnage central un peu trop intello. Et surtout quelques pages évitables, dont la présence semble tenir davantage à l'air du temps qu'à un réel intérêt narratif. Pour autant, Pleine terre est un beau et grand livre, au contraire des feel good books. Pas asssez consensuel pour être récompensé, mais assez fort pour faire date.

jeudi 9 décembre 2021

L'âme des chemins creux, toujours d'actualité...

 



"Un bel hommage au Midi sous forme de quarante-huit petits chapitres où l'Occitanie est embellie par des mots à la Brassens. Poux a du coeur et du style. Il nous semble entendre la superbe chanson de Nougaro : Toulouse." (Service littéraire)

"Une balade buissonnière au gré de ces petites et grandes choses qui tissent une certaine culture du Midi, sur les pas de l'Ome d'Oc, de l'Homme du Sud..."   Ph. Emery, La Dépêche du Midi

jeudi 2 décembre 2021

Lectures : La confrérie des innocents, d'Henri Gougaud

Voilà un an, à propos de la parution de J'ai pas fini mon rêve, j'évoquais ce livre qui relatait la carrière d'Henri Gougaud, tour à tour chanteur, parolier, homme de radio et conteur, depuis les années 60 jusqu'aux années 2020. Nouvelle parution cette année, pas de Mémoires cette fois mais un roman, un roman plein de Gougaud pourrait-on dire...

La confrérie des innocents (Albin Michel) se déroule au XIIIème siècle, entre Toulouse et Pamiers. S'il n'est pas fait explicitement référence au catharisme et à sa répression, la toile de fond du livre en est imprégnée. Il y est question de moines, d'architectes, d'inquisiteurs et d'un sulfureux manuscrit recherché par les autorités. Il y a des bûchers, des sbires, des rites païens. Mais aussi et surtout, dans ce récit médiéval et initiatique, historique et mystique, conte et légende, des personnages à la fois truculents et lumineux : cette cour des miracles occitane est une confrérie des innocents. On connait le bagage de Gougaud en matière d'histoire, de mysticisme et de philosophie : il donne ici toute la mesure de sa sagesse.

Pour l'anecdote (façon de parler), on retiendra aussi l'image de couverture : une miniature du XVIème siècle représentant "un autodafé présidé par Dominique de Guzman, fondateur de l'ordre des Dominicains" et grand pourfendeur de la cause cathare, dans une "épreuve du feu du livre hérétique et du livre orthodoxe". Un recours au jugement de Dieu, dont on peut se demander s'il ne redeviendra pas d'actualité un jour prochain...

vendredi 26 novembre 2021

Lectures : Chevreuse, de Patrick Modiano

C'est le dernier Modiano, paru comme d'habitude chez Gallimard. Et un livre de PM est toujours un évènement. On sait pourtant ce qu'on va y trouver, une spirale en immersion dans le monde des souvenirs : souvenirs anciens et plus récents, présent déjà nostalgique avant d'avoir passé... C'est toujours la petite musique de Modiano, intimiste et si particulière, conduite dans un style qu'on a souvent qualifié de proustien. Toujours la même enfance, la même rêverie, les mêmes fantômes. Dans un récit aussi fluide, comment trier le rêve, le souvenir, la romance ? on ne se pose même pas la question...

Il est bien connu que les auteurs, surtout les grands, écrivent toujours le même livre, et Modiano en est sans doute le plus brillant exemple contemporain. Certains critiquent ont trouvé que dans Chevreuse il tournait un peu en boucle, ou qu'il écrivait "quelque chose de précipité". On peut admettre ces objections, somme toute assez habituelles : on est souvent tenté, lors d'une nouvelle parution, de dire "ce n'est pas le meilleur Modiano, mais il est très bien...". Seulement, au bout d'un gros demi-siècle, cela fait une oeuvre de géant.
Et c'est ainsi que Modiano est grand.