mercredi 6 mai 2026

Lectures : Hors champ, de Marie-Hélène Lafon

 Si vous aimez la campagne, les paysans, les terroirs... lisez Marie-Hélène Lafon et son dernier livre Hors champ. Mais attention : si vous ne jurez que par l'école de Brive vous risquez d'être bousculé. Car l'univers qu'elle fait vivre n'a rien de la campagne rêvée, celle qu'on a idéalisé et fantasmé sur fond de nostalgie. Ici nous sommes dans l'agriculture contemporaine des XX et XXIème siècles, faite de pression, de solitude, de dévalorisation. Dans un Cantal rude et rugueux, humain mais difficile. Une ferme, deux parents, un fils, une fille ; cette dernière (qui ressemble furieusement à l'auteur) s'émancipe, mais le fils subit la loi immémoriale, la loi de toujours : reprendre la ferme. C'est elle qui commande. Et ce qui faisait la force dans le passé (l'héritage, la tradition, le temps long, l'abnégation) est devenu à présent une aliénation face à la vie moderne. Et se révèlent les rancœurs et les amertumes recuites.

Marie-Hélène Lafon connait la ferme, du bruit des botteleuses de jadis jusqu'au robot de traite d'aujourd'hui, les mœurs des bêtes et les normes de la PAC. Son style, à l'image de son sujet, est sobre, sec et âpre. Perspicace et incisif, l'auteur (non, je n'écrirai jamais autrice ou auteurice) va à l'essentiel, la névrose, sans pathos ni jugement, en évitant les clichés sociologiques ou politiques. 

Marie-Hélène Lafon est un de nos meilleurs auteurs contemporains. Pas encore la plus connue mais, livre après livre, elle impose sa patte et son œuvre . Ses sources d'inspiration -celles que l'on retrouve dans Hors champ- lui valent plus souvent les honneurs des gazettes de droite que celles de gauche, plus souvent le Figaro que les Inrocks. Son écriture n'est pas la plus facile à consommer ni la plus onctueuse, mais sa sensibilité, son exigence et son honnêteté font une littérature de qualité. Lisez la.

vendredi 1 mai 2026

Lectures : Le Feu, d'H. Barbusse... et les braises.

 Pourquoi relire Le Feu en2026, me direz-vous ? Euh..., vous répondrais-je. Par respect pour les classiques, peut-être. Parce que le bruit de notre monde qui grince ne nous rappelle pas que de bons souvenirs. Parce que la guerre est aussi vieille que l'humanité. Reconnaissons-le, la lecture du Prix Goncourt 1916 n'a rien d'euphorisant. Pourtant elle s'impose, aujourd'hui comme toujours pourrait-on dire.

Le livre d'Henri Barbusse avait, en son temps, partagé la France en deux : il avait été applaudi par les combattants, tandis que l'arrière poussait des cris d'orfraie ; il faut dire que l'ouvrage, sous-titré Journal d'une escouade, relatait sans fard le quotidien des poilus : les tranchées, la mort, la boue, le sang, la merde, la noirceur et la misère humaine étaient ceux d'une boucherie que l'on refusait de voir lorsqu'on n'y était pas enseveli. Le livre, témoignage irréfutable et libelle farouchement pacifiste, a trouvé sa place dans l'Histoire en devenant le titre de référence sur la der des der.

Une question m'est venue en relisant ces pages, devenue récurrente : ce livre est-il "acceptable" pour un jeune, lycéen ou étudiant, d'aujourd'hui ? Je doute fort qu'un enseignant ou une institution ait l'idée de le proposer à notre jeunesse, mais comment réagirait celle-ci face à ce récit ? Notre monde aseptisé peut-il donner une idée de la "matière" dans laquelle se débattaient les soldats ? Des cerveaux conditionnés par les deux ou trois minutes de concentration sur un écran seraient-ils à même d'accepter les 400 pages d'apocalypse puante qui font l'immensité du livre ? Et, tout simplement, la description de la guerre réelle est-elle recevable de nos jours où celle-ci a pris la forme et la virtualité d'un jeu vidéo ? 

Peut-être est-ce pour cela que Le Feu est un ouvrage historique, de ceux qu'il faut, de tout temps, garder à portée de main.