jeudi 29 mai 2025

Bastien Vivès, un symptôme

 Un saint homme peut-être pas ; mais un symptôme assurément, celui de notre société malade. Voilà des années que Bastien Vivès, auteur de BD, fait face aux procédures que lui intentent des "associations de protection de l'enfance", pour "fixation et diffusion d'images à caractère pornographique" mettant en scène des mineurs, en clair pour avoir dessiné et vendu des BD sexuellement explicites. On dénonce aussi, sans trop d'argument, une incitation au viol et, tant qu'on y est, à l'inceste.

En 2018 puis en 2020, déjà, l'affaire était classée sans suite. C'était sans compter sur l'acharnement de quelques assos, jusqu'à la session du tribunal de Nanterre ces jours-ci. Je n'ai jamais lu Vivès, ni n'en ai jamais eu envie, mais ceux qui l'ont fait parlent d'une œuvre loufoque et déjantée, outrancière, en un mot caricaturale. On peut aimer ou ne pas aimer, être mal à l'aise (c'est le but du créateur) ; on peut s'interroger sur l'intérêt de la provocation, voire sur l'ambiguïté de certains propos polémiques, et trouver cette immaturité un peu trop commerciale. Bref, ce n'est pas l'œuvre de Vivès qui m'intéresse, pas plus que l'action de ces associations. 

Reste cependant qu'en l'occurrence BV est devant les tribunaux alors qu'il n'y a pas de victime : ces êtres d'encre et de papier ne sont pas de chair et de sang. L'auteur est donc jugé, purement et simplement, pour ses dessins immoraux. Et, comme le dit son avocat Richard Malka, "au nom de la vertu on transforme un malaise en délit". Et ce en France et en 2025. Voilà qui nous ramène quelques siècles en arrière. L'Inquisition se fait moderne.

Le tribunal de Nanterre a courageusement tapé en touche en se déclarant "territorialement incompétent".

dimanche 18 mai 2025

Télérama : citius, altius, fortius

 Peut-être avez-vous, comme moi, la nostalgie du Télérama d'il y a quarante ans, qui nous aidait à ne pas regarder idiot les écrans, qui à l'époque n'étaient que de télévision. Le temps a passé, Télérama a bien changé et est devenu très moderne. Mais, rendons-lui cette grâce, il assume sa caricature. Ainsi, voilà deux jours, il nous offrait un article en forme de scoop, sur les néo-libraires : "ce n'est pas la vie que j'avais imaginé", avoueraient ceux-ci. Waouh, quelle surprise. Et ce matin, sous la plume d'Emma Poesy (!), c'est un papier d'un tout autre relief, relatif à l'émission de France-Inter Admirations littéraires, où François Sureau (pas un mauvais écrivain) a succédé à Fabrice Lucchini. On se doutait bien que Télérama ne pourrait que flinguer Sureau, trop à droite pour lui. L'amusant c'est qu'on lui reproche de ne pas avoir la verve et l'ivresse des mots de Lucchini, toutes choses dont on fustigeait celui-ci en son temps, en plus de ne pas être de gauche. Certes. Mais on critique surtout, horresco referens, son "exercice austère" et trop ardu : austère, le mot qui tue est lâché. pensez, ses admirations vont à Yourcenar, Apollinaire ou Giono. Pas de quoi enflammer les banlieues, mais pas la plus mauvaise littérature non plus nous semble-t-il. Mais sans doute pas assez "inclusif "? Nous en sommes là.

Mais le plus inquiétant est dans la conclusion, comme le venin dans la queue : Miss Poesy ne doute pas que la successeure de Sureau sera moins austère et "plus convaincante". La successure c'est... Sophie Marceau.

Misère de misère.

jeudi 1 mai 2025

Lectures : Au rêve, rue Caulaincourt, de Jacques Lambert

 Un petit livre (118 pages, Editions de Paris-Max Chaleil) dans la veine de Jacques Lambert, historien de Montmartre et des artistes de la bohème de la grande époque, dont j'avais évoqué sur ce blog voilà un an La vraie vie de bohème. L'auteur prend cette fois un repère, le café Au rêve, situé en haut de la rue Caulaincourt dans le XVIIIème arrondissement, et déroule tous les souvenirs qui peuvent s'y rattacher. Artistes de toutes disciplines, débutants ou célébrités, fidèles ou de passage, ils ont laissé leur marque, dans une adresse, une anecdote ou un souvenir : Céline, Francis Carco, Marcel Aymé, Marcel Carné et bien d'autres, jusqu'à Brel, Mouloudji, Aznavour ou Claire Brétécher...

Certains détails ou souvenirs tiennent plus du collectionneur que de l'écrivain, mais le lecteur sensible à cet univers, à ces lieux ou à ces périodes se retrouvera dans son élément. Et au delà de la nostalgie, on ne pourra s'empêcher de comparer les époques, depuis le Montmartre du début du XXème jusqu'à celui du mitan du même siècle, et jusqu'à celui d'aujourd'hui qui déçoit chaque jour davantage.

Au rêve, rue Caulaincourt n'est pas un gros livre, ni même un grand livre, mais il fait plaisir.

samedi 26 avril 2025

Littérature : Sarkosy, tome II

 Dans la famille Sarkosy, vous n'avez pas oublié Nicolas, l'ancien Président de la République ; vous l'avez d'autant moins oublié qu'il continue à défrayer régulièrement la chronique, judiciaire désormais. Les plus méritants d'entre vous se souviendront du lecteur des Roujon-Macquart ou de Roland Barthès, et plus généralement de l'abyssale culture de l'activiste politique.

Mais revenons à l'actualité. Voilà que le rejeton Louis, que son père mettait en avant pour sa com, ou à qui il voulait confier de solides responsabilités (à 22 ans et sans le moindre diplôme), le rejeton Louis donc est arrivé à maturité ; il grenouille pour trouver une sinécure électorale, court les plateaux de  télé amies et perpétue la modestie familiale. Ainsi annonce-t-il qu'il va publier en mai un ouvrage sur... Napoléon. Peu importe les ambitions-marketing qui se nichent derrière, l'essentiel est ailleurs, le vécu aussi, confie-t-il au Canard enchainé (23/04/25) : "Même si c'est vrai qu'à écrire c'était chiant à en mourir ! Sur Napoléon, vous avez toujours un connard pour affirmer l'inverse de ce que vous venez d'écrire... Il a fallu vérifier la véracité de toutes les sources !"...

Sans commentaire. On attendra donc le mois de mai pour savoir si le nègre était bon. Mais avec de tels "auteurs", l'avenir du Livre, de la littérature, de l'Histoire et de l'écriture s'annonce aussi flamboyant que celui de la Crimée et du Donbass réunis.

mardi 15 avril 2025

Lecture : De ciel et de cendres, Henri Gougaud

 Ce sera le dernier livre d'Henri Gougaud, puisque l'écrivain  occitan est parti rejoindre le monde de ses contes voilà bientôt un an. J'ai souvent évoqué sur ce blog l'œuvre de l'enfant de Villemoustaussou, ses débuts de chanteur, ses talents de parolier pour les plus grands, la magie radiophonique de ses contes, son œuvre protéiforme et universelle.

Son dernier roman De ciel et de cendres (Albin Michel) reflète assez bien celle-ci, pétri de romanesque, d'Histoire et de philosophie. L'Histoire tout d'abord, avec ses personnages sortis du Registre d'inquisition de Jacques Fournier, évêque inquisiteur de Pamiers de 1317 à 1326, de sinistre mémoire et futur Benoit XII. Le romanesque, qui fait vivre ses personnages sous la plume de l'auteur, nourri de contes et de légendes chers à Gougaud. La philosophie enfin, voire le mystique, dans lequel il est difficile de ne pas voir la sensibilité de l'auteur lui-même, à travers les digressions et les propos du greffier Jabaud qui relate cette période où l'inquisition piétine les dernières braises cathares.

De cette étrange et belle alchimie ressortira pour la postérité l'esprit et l'œuvre d'un auteur un peu oublié, alors qu'il portait en lui l'âme du sud et de la  terre d'òc, et au delà l'universalité des grands espaces des contes et légendes déjà évoqués. Je ne lui connais pas de successeur : 2024 aura été une triste année.

jeudi 10 avril 2025

Lecture, statistiques, déclin

 Chaque année, notre célèbre et glorieux Centre National du Livre publie ses études, visant à saisir le rapport entre les Français et la lecture. Il en ressort généralement de plates évidences, mais on les exploite au mieux : ainsi, à l'occasion du Covid avait-on conclu à un renouveau de la lecture. J'avais écrit ici-même, à l'époque, ce que j'en pensais. Et, las, en 2023 on constatait un retour à la normale. En 2024, la réalité est sans pitié et les chiffres imparables : sans surprise le déclin se poursuit.

Le seul chiffre positif concerne les plus de 65 ans, qui sont 2 % plus nombreux à lire. Mais chez les 35-49 ans c'est moins 8 %. Entre les deux (50-64 ans), la génération qui a vécu le passage de l'écrit vers l'écran, c'est un écroulement de moins 13 %... Par ailleurs, seuls 56 % des Français s'estiment être des lecteurs réguliers ; et 20 % d'entre eux ne lisent jamais. La baisse concerne autant le papier que le numérique. Il semble que la banalisation du télétravail, qui a dopé l'usage des écrans, ait impacté également les loisirs, donc la lecture ; il a aussi diminué l'usage des transports en commun, un des lieux privilégiés de lecture !

Bref, l'affaire est historiquement mal engagée. Ajoutons à cela un aspect plus qualitatif : la décrépitude est atténuée par la consommation des mangas et comics, ce que l'on savait déjà (merci au pass-culture). A cela s'ajoute le développement de la new romance (version moderne des séries Harlequin de jadis) pour 14 %... Certes il a toujours existé une indispensable production populaire mais, en un mot comme en cent la littérature se meurt.

Heureusement pendant ce temps là, le CNL fait des statistiques.

jeudi 3 avril 2025

Lectures : A pied d'œuvre, de Franck Courtès

 Le livre de Franck Courtès, A pied d'œuvre, (Gallimard 2023), nous conte les tribulations de Courtès Franck, qui fut pendant plus de vingt ans un photographe star et payé en conséquence, jusqu'à ce que la saturation le prenne, comme il l'avait relaté dans La dernière photo (Lattès) : il lâche la photographie pour l'écriture, d'autant que ses premiers écrits ont été prometteurs. Jusque là tout va bien, mais la réalité prosaïque le rattrape : les droits d'auteur sont bien maigres. Il lui faut donc travailler à côté, lui qui ne sait rien faire en dehors de ses créations. Il va plonger dans l'univers des petits boulots, à la recherche de quelques billets nourriciers, et en découvrir la férocité en même temps que la déstructuration sociale et personnelle qui va avec. Dans ce monde ubérisé sans pitié "Je suis à la misère ce que cinq heures du soir en novembre sont à l'obscurité : il fait noir mais ce n'est pas encore la nuit"...

Difficile de savoir précisément dans ce récit autobiographique ce qui est authentique, romancé voire imaginé. Mais on entend très bien le créateur en quête d'absolu se confronter à une réalité sociale (le libéralisme, l'incompréhension, le regard des autres...) qui se fiche de lui et de ses choix.

Rien de bien nouveau sous le soleil de notre temps, mais c'est bien écrit et plein d'humanité.

lundi 31 mars 2025

Censures et contrariétés

 D'un peu partout sur la planète nous arrivent de lourds nuages noirs relatifs à la montée des censures. Et, signe inquiétant que j'ai souvent évoqué sur ce blog, ils viennent des deux  horizons idéologiques. Aux Etats-Unis, le trumpisme triomphant interdit à tour de bras des ouvrages contraires à sa vision du monde; face à lui, un wokisme moins frontal mais plus diffus impose la cancel culture ou les sensitive readers pour réécrire l'histoire. En Amérique du sud, en Europe centrale, en Asie, en Russie, au Moyen-Orient et dans bien d'autres endroits les régimes "populistes" ou religieux assument sans complexe d'interdire l'expression des idées contraires aux vérités officielles. Dans un moment qui n'est pas sans rappeler peu ou prou l'avant-guerre du XXème siècle, ce constat doit mobiliser sans faiblesse les esprits libres dans un esprit de résistance aux menaces qui s'annoncent.

Dans le même temps abondent dans notre France des plaintes d'artistes contrariés : Jul, par exemple -voir billet ci-dessous- qui parle de "censure d'un autre temps" à propos de ses démêlés avec l'Education nationale (comme si l'EN pouvait sérieusement être suspectée de politiquement incorrect...) ou ces artistes meurtris par la baisse des budgets culturels dans une France exsangue... Je ne dis pas que que leurs luttes soient dénuées de légitimité, mais le principe de réalité est têtu.

Je crains juste qu'à crier au loup pour tout et n'importe quoi, on finisse par rendre inaudibles les atteintes graves à la liberté d'expression, et inopérantes les résistances à ces pestes brunes. L'heure est devenue assez grave pour qu'on fasse preuve de pudeur et qu'on sache raison garder entre l'essentiel et l'accessoire.

vendredi 21 mars 2025

Jul, Education nationale et routine perverse

 C'est un fait d'actualité qui, s'il était sorti de l'imagination d'un auteur, ne ferait pas un pitch bien original, mais c'est un fait réel. Rappelons l'incident : l'Education nationale commande à Jul, auteur de BD, une adaptation de la Belle et la Bête, destiné à être offert aux élèves de CM2 dans l'opération Un livre pour les vacances, et tiré à 900 000 exemplaires.

Jul fait son travail, que les services de l'EN valident. Patatras : à la veille de l'impression la ministre Elisabeth Borne retoque le projet et le livre. "Décision politique de censure !", claironne sans surprise l'auteur, qui rappelle que dans la préface du livre Mme Borne saluait son travail, "un conte d'une modernité nouvelle" (On apprend au passage qu'il existe des modernités anciennes). On aura compris que ladite préface signée E. Borne a du être rédigée par les services du ministère et que la ministre a découvert tardivement le livre, où il est question d'algériens, de beurettes, d'alcool, de réseaux sociaux et de divers problèmes sociétaux, le tout bien éloigné du conte de 1756 signé Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

Pourquoi pas, mais le principe du  dispositif Un livre pour les vacances veut que le livre puisse être lu de façon autonome et sans accompagnement, et pour des enfants de 10 ou 11 ans "le livre amène plus de questions que de réponses" selon la ministre qui le voit plus adapté à une fin de collège.

Je ne connais pas le travail de Jul, et n'en pense donc rien. Mais j'ai l'impression d'assister une fois de plus, dans un ballet bien ordonné, à un affrontement rituel entre militants d'un côté, qui provoquent allègrement, et pouvoir politique de l'autre, qui en profite pour donner des gages au camp d'en face en bloquant in extremis le projet (qu'il faudra bien payer, mais on n'en est plus là). Ce bal de faux culs un peu pervers  radicalise encore un peu plus ce qui sert de débat et ne laisse rien espérer de bon : de tous côtés l'avenir s'obscurcit... 

mardi 11 mars 2025

Printemps et poésie, lave et fumée...

 Le monde de la poésie institutionnelle française s'est calmé. Après une 27ème édition agitée, l'année dernière, avec l'affaire Tesson puis la démission de la directrice Sophie Nauleau, l'édition 2025 s'annonce conforme à ce qu'on est en droit de ne pas attendre de ce type d'évènement, désormais dirigé par Emmanuel Hoog et programmé du 14 au 31 de ce mois.

Sont donc annoncés 18 000 manifestations dans des villes et des villages (à qui rien ne sera épargné) sur le thème "La poésie. Volcanique." (sic). Pourquoi pas. Mais pourquoi donc ? "C'est une image qui peut m'inspirer, on peut l'associer à mon tempérament" répond la ministre Rachida Dati... Mais encore ? "Je trouve que c'est très volcanique, de pouvoir amener la culture au plus grand nombre..." Si ça c'est pas du contenu...

Mais autant de vacuité ne signifie pas manque d'ambition, au contraire, et c'est des millions de français qui devraient entendre des poésies, nous dit-on. Comment ? par la grâce d'un contrat signé avec l'Union Nationale des Fleuristes qui pour tout achat vous remettra un QR Code renvoyant vers une vidéo de poésie, déclamée par des célébrités (on craint le pire) ou des anonymes (on le craint aussi)... Personne ne devrait laisser passer une si belle opportunité.

Bref, on l'aura compris, le printemps approche. Pour la poésie on attendra un peu.