lundi 24 avril 2023

Soupes littéraires

Le Festival du Livre de Paris 2023 vient de fermer ses portes, et comme il est d'usage les clairons résonnent : 102 000 visiteurs, plus 30% au niveau des ventes par rapport à 2022, etc... En dehors du fait que ces chiffres sont largement mis en doute par certains spécialistes (voir le site Actualitté) on rappelera que la dernière édition de feu le Salon de Paris 2019 avait enregistré 160 000 entrées...

La moitié des 102 000 entrants de 2023 avait moins de 25 ans, se félicite-t-on : hourra ! c'est le fruit d'un partenariat avec TikTok qui offrait l'entrée... auquel il faut rajouter les effets du Pass culture. Ceci expliquerait peut-être le nombre impressionnant de "livres abandonnés" récupérés après la fermeture des portes : caisses saturées ou motivations subitement défaillantes ?

Parmi les autres signes marquants de cette manifestation devenue une machine à cash au profit du Syndicat National de l'Edition, un stand remarqué : celui de Mac Do; En effet, via ses Happy Meals, la chaine de la malbouffe diffuse 27 % (!) des livres jeunesse. Certes la marque, déjà partenaire du Salon du Livre Jeunesse de Montreuil, n'a vendu ni burgers ni livres, mais le culturewashing tourne à plein régime. C'est ce qui aurait provoqué l'initiative humoristique des Editions du Net proposant (pour de rire) un kebab offert pour un livre acheté...

On l'aura compris, l'apogée des nourritures de l'esprit n'est plus très loin.

jeudi 13 avril 2023

Statut de la Liberté, siècle 21

On le sait, sous couvert de liberté et de démocratie les campagnes de censure rivalisent de zèle aux Etats-Unis. Ansi en Floride. Elu depuis 2018, l'ambitieux gouverneur républicain Ron De Santis a multiplié les lois visant à contrôler les tentatives de publication "vulgaires", "offensantes" ou "pornographiques", ce qui avouons-le laisse de la place à la subjectivité, qui sévissent dans les livres. Et c'est ainsi que toute parution touchant peu ou prou au racisme, au genre ou à la sexualité est immédiatement soutenue par les uns et pourfendue par les autres.

Problème pour De Santis, il vient lui-même de commettre un livre où, explicitant son action, il ne parle que de ça : les démocrates (enfin, peut-être pas tous) ont entrepris d'appliquer à son ouvrage les principes des lois qu'il a promulgué sur ces écrits "inappropriés". En clair, ils demandent la censure du censeur.

On l'aura compris : censure contre censure, au pays où l'actualité nous précède de quelques années le Progrès fait rage et le monde n'a jamais été aussi moderne.

vendredi 7 avril 2023

Impuissance publique

Chacun ses fantasmes : celui de la start-up nation peut en être un. Sauf que tout choix porte en lui les revers de sa médaille, et ce mois de mars 2023 le prouve : l'Etat a laissé filé deux joyaux du patrimoine national.

Le premier est une lettre manuscrite de Robespierre à Danton, la seule que l'on connaisse et dont l'intérêt historique est évident, qui s'est vue attribuée par les enchères à un "particulier". A quelques jours de là, c'est un manuscrit du Moyen-Age, le Codex Irmengard, qui a été acquis par Getty. Ce recueil de lectures de messe, réalisé pour une noble allemande, avait pourtant été classé Trésor national en 2020...

Les enchères sont les enchères, mais le Ministère de la Culture avait l'option de préempter, ce qu'il n'a pas fait. Alors s'agit-il d'un désintérêt, ou d'un manque de moyens ? La première hypothèse est triste, la seconde est amusante au vu de l'organisation et des actions de l'administration concernée. Mais dans les deux cas, notre Etat omniscient, omnipotent et ventripotent que le monde entier, à en croire certains, est censé nous envier démontre une nouvelle fois son incurie.

mercredi 29 mars 2023

Réécrire Agatha Christie... et pourquoi pas Mein Kampf ?!

J'évoquais récemment les avatars de Roald Dahl ou Ian Fleming, dont les ouvrages subissaient la loi des sensitive readers, c'est-à-dire étaient réécrits avec une couche de ripolin politiquement correct. Ces jours-ci on apprend que l'oeuvre d'Agatha Christie dont, déjà, les Dix petits n... avait été retitré, va être nettoyée de tout ce qui pourrait déplaire à un lecteur contemporain. C'est la volonté de l'éditeur HarperCollins, soucieux d'être le plus inclusif possible, on se demande bien pourquoi...

A chaque nouvelle de ce genre, certains media ressortent le débat sur la création littéraire et sa fonction ; pour les uns, l'oeuvre serait sacro-sainte et pour les autres elle aurait vocation à évoluer en même temps que l'Histoire. Il y aurait beaucoup à dire sur ce supposé débat, mais tenons-nous en à l'essentiel : ce qui caractérise, a minima, la littérature c'est bien de livrer un petit peu de l'histoire humaine, à travers une histoire, un individu, un évènement.

Partant de là, l'oeuvre ne peut être touchée, sous peine de réécrire l'Histoire : un livre, fut-il raciste, antisémite, homophobe ou ce que l'on voudra, reflète précisément l'époque où il est écrit, et c'est en ce sens qu'il en témoigne. On peut bien sûr l'accompagner d'un commentaire. Mais il n'a pas à être modifié pour le rendre acceptable aux yeux du lecteur qui le lira, des décennies ou des siècles plus tard. Sinon on court le risque de voir bientôt un abruti quelconque proposer d'adoucir Mein Kampf pour le rendre ainsi supportable à notre XXIème siècle.

mercredi 22 mars 2023

Les Hussards, mythe et réalité

Depuis trois quarts de siècle, le monde littéraire évoque régulièrement l'épopée du groupe des "Hussards", ainsi nommés par Bernard Frank en référence au Hussard bleu de Roger Nimier, reconnu comme le chef de file du groupe supposé.

Pour tout savoir sur eux, on peut se référer à l'essai de Marc Dambre, Génération Hussards, histoire d'une rebellion en littérature (Perrin) : 400 pages denses, touffues, pour un ouvrage pas toujours fluide mais bien nourri. Et d'où il ressort que le groupe n'a jamais existé. Certes il y a bien les trois historiques -Nimier, Laurent, Blondin, parfois agrémentés de Déon- qu'on pourrait définir comme "un courant littéraire de droite antigaulliste", et d'autres plus anecdotiques, placés sous le patronage utile mais encombrant de Morand et de Chardonne. Et si ces trois ou quatre mousquetaires, tous de bonne famille et orphelins d'une guerre qu'ils n'ont pas faite, se croisent et se reconnaissent au fil des ans, ils ne se veulent pas un groupe : si Nimier et Blondin sont amis, Laurent n'aime ni l'un ni l'autre. Et Déon vit sa vie.

Sur le plan politique, outre le rejet du communisme et la fidélité à Vichy, voire à l'Action française, il n'y a guère de consistance jusqu'à ce que la politique algérienne de "Gaulle" ne les réunissent tous dans un antigaullisme féroce. Quant à leur réussite, elle tient aussi du mythe. Nimier, disparu prématurément, ne laisse que deux ou trois titres, Laurent connaitra surtout le succès sous pseudonyme avec Caroline chérie, avant son Goncourt en 71 ; Blondin en dehors du magnifique Un singe en hiver laissera surtout une trace de chroniqueur sportif. Au total, quelques bons livres pour une production assez modeste, et beaucoup de journalisme.

Que retenir aujourd'hui de ces fameux Hussards ? Ce fut sans doute, comme l'écrit M. Dambre, une rebellion en littérature, contre le pouvoir de la gauche intellectuelle à la Libération, et le sujet de l'engagement que celle-ci prônait. De l'anticonformisme libertin donc, un style, le sens du dandysme et de la fête, mais cela n'a rien d'exclusif ni ne fait une école littéraire.

On a bien essayé de trouver des héritiers aux mousquetaires, avec Modiano, Besson, Tillinac et d'autres postérités hasardeuses, mais qui ont tous volé de leurs propres ailes et de leur propre talent. Il reste de l'histoire des Hussards une référence historique et culturelle pour l'extrême-droite et un clin d'oeil pour tous ceux qui préfèrent la virtuosité d'un style aux pensums idéologiques, fussent-ils nobélisés. Mais le livre de Marc Dambre confrme bien que le mythe, entretenu dès le départ et amplifié par le romantisme et la mort de NImier, que ce mythe sonne finalement un peu creux.

lundi 13 mars 2023

Poètes aux ordres ?

C'est le mois de mars, c'est le Printemps des poètes, c'est la 25ème édition. Et l'on continue à dérouler l'alphabet pour trouver le thème de chaque édition. Nous en sommes cette année à la lettre F. Comme Frontières. Pourquoi pas, c'est dans l'air du temps.

C'est la comédienne Amira Casar qui en sera la marraine, parce qu'elle a un héritage multi-frontalier, "et qu'elle n'a que faire des frontières", claironne la directrice artistique du Printemps. Encore une fois pourquoi pas, d'autant qu'on imagine mal un parrain s'agrippant à une frontière. Il n'empêche : ça ne déborde pas d'originalité et la manifestation n'a pas encore commencé que l'injonction politique fait son oeuvre.

S'agissant de frontières, on rappellera ici l'excellent ouvrage de Régis Debray, chroniqué en son temps sur ce blog. Cet Eloge des frontières démontrait brillamment l'intérêt de ces limites, qui autorisent l'identité et l'enracinement, et surtout la liberté. Mais même sans débattre des frontières (on pourrait penser que la seule poésie ouvrait unh champ suffisant) on regrettera qu'on s'en tienne à la seule notion douanière de celles-ci, avec un  totem "bon migrant-méchante frontière" digne d'une cour de récré. Mais il ne saurait apparemment y avoir dans nos époques si modernes une manifestation qui ne soit idéologiquement formatée. Certaines idées doivent être bien malades, que l'on veuille les imposer comme non discutables...

mardi 7 mars 2023

Librairies à gogo(s)

Heureusement que notre France est bien pourvue en officines de propagande officielle, qui nous inondent chaque jour de bonnes nouvelles. Sans quoi on finirait par croire bêtement que les temps sont difficiles et anxiogènes, mais non. Ainsi le Centre National du Livre vient-il d'annoncer que l'an de grâce 2022 a vu la création de 142 librairies, ce qui malgré 27 fermetures fait un solde positif de 115. Vous ne l'aviez peut-être pas remarqué, mais l'année 2021 avait déjà produit 140 créations. Et les années 2017 à 2020 entre 60 et 80 par an, avec 20 à 30 fermetures.

Bref, si l'on additionne tout cela et si l'on considère que la moitié de ces créations se fait dans des villes de moins de 15000 habitants, et 25% dans des bourgs de moins de 5000, on devrait trouver une librairie à chaque coin de rue et dans chaque village. J'exagère à peine.

Or n'importe qui peut constater que c'est l'inverse qui se produit, et que la réalié de l'économie de ces commerces est de plus en plus précaire. Certes, les trois-quarts de ces créations bénéficient d'aides diverses, du CNL, de la DRAC ou des régions. Certes, les libraires se contentent de peu, il en est de très dynamiques et leur surimplication peut durer plusieurs années. Mais il n'y a guère de miracle.

Aucune officine officielle ne prendra le risque d'étudier le turn-over des librairies, ni l'évolution de celles qui ont été subventionnées. Que le CNL, à coups de statistiques, veuille vendre et sa soupe et justifier son existence, c'est une chose ; vouloir nous faire prendre des vessies pour des lanternes en est une autre...

lundi 27 février 2023

Epuration linguistique, IA et avenir de la littérature

La semaine dernière, c'est feu l'auteur britannique Roahl Dahl -Charlie et la chocolaterie, Matilda- qui passait à la lessiveuse : ses personnages qui étaient soit "gros", soit dotés d'un "visage chevalin", soit "petit nain dodu", etc... se voient libérés des adjectifs susceptibles de déplaire aux sensitivity readers qui nettoyent les livres.

Cette semaine, c'est au tour de Ian Fleming, dont on corrige les James Bond. Exunt les scènes de strip-tease, le mot nègre et les références ethniques, et bien sûr les expressions homophobes, et quelques autres décapages. Le grand nettoyage continue.

Bien sûr, on refuse d'admettre que c'est une réécriture : il ne s'agit que de "contextualiser", afin de "rendre appréciable pour tous" l'oeuvre karchérisée. Ces tartufferies cachent mal la trouille et surtout le mercantilisme des éditeurs et des ayant-droits. Et chaque jour se révèle un peu plus le mépris des oeuvres, livres ou tableaux, pris pour cible par un militantisme aussi inculte que fanatique. Les deux vont souvent de pair.

Tandis que d'un côté s'annonce une littérature condamnée à être lisse ou insipide, on voit de l'autre dans la production de livres les effets de l'Intelligence Articielle : 200 livres de ChatGPT sont déjà répertoriés sur Kindle d'Amazon. L'avenir de la littérature s'annonce radieux.

Pour finir sur une note d'espoir, un mot pour rire : Jeff Bezos a été fait Chevalier de la Légion d'Honneur.

lundi 20 février 2023

Picasso castré ?

Pablo Picasso étant décédé en avril 1973, on va donc célébrer le cinquantième anniversaire de sa mort. Célébrer, pas commémorer, pas rendre hommage. En clair, on se souvient de la date mais on n'encense pas l'homme. Qui n'en a certes pas besoin, mais le distinguo et les numéros d'équilibriste des instances officielles en disent long sur notre époque.

On connait l'artiste. On connait aussi l'homme, et il est difficile de nier qu'il fut un monument d'égotisme. Comme le sont souvent les artistes d'exception, peut-être même est-ce une condition sine qua non. Quoi qu'il en soit, le monde de Picasso tournait autour de son nombril et de ses fulgurances. Certains de ses amis en firent les frais, ses compagnes également.

Car Picasso, et c'est là le sujet, enchaina (au sens de faire se succéder...) les compagnes, de Fernande Olivier à Jacqueline Roque, parfois deux en même temps (Olga Khokhlova et Marie-Thérèse Walter). Il s'adonnait à son art, et il s'est expliqué sur son besoin d'amour pour cela ; mais le néo-féminisme triomphant n'entend pas trouver la moindre excuse au Minotaure. Certaines voulaient envoyer aux galères Julien Bayou pour moins que ça...

Alors il ne saurait être question, dans notre époque si moderne, de rendre hommage à un tel monstre. Et le titan, le colosse monolithique de naguère n'aura droit qu'à des discours mitigés, ou teintés de la sacro-sainte distinction entre homme et artiste...

Tout cela serait bien triste, si heureusement du haut de leur Olympe la statue de Picasso et a fortiori son oeuvre ne renvoyaient à la niche les chiennes de garde et leurs aboiements.

lundi 13 février 2023

Vaincre ou mourir, mais aussi raisonner...

Il est un film récent qui fait parler, et qui donc rencontre peu à peu un public, comme on dit : Vaincre ou mourir, un film de Paul Mignot et Vincent Mottez. C'est une production du Puy du Fou et de Canal+, qui relate l'insurrection vendéenne de 1793 à 1796 à travers le personnage de Charette.

D'un point de vue cinématographique, le film (que je n'ai pas vu) est considéré comme assez moyen, dirons-nous : c'est un film militant, comme on en connût d'autres. Mais ce qui motive l'objet de ce billet, c'est plutôt la nature des critiques qui accompagnent son parcours en salles.

Sans surprise, la droite trouve au film des qualités dont il semble dépourvu, et encense son succès et celui d'un récit largement romancé : c'est bien un film militant. Sans surprise non plus les medias de gauche le flinguent, car c'est bien un film militant. De droite. C'est de bonne guerre, dira-t-on, tout comme de le présenter simplement comme le produit de Villiers et Bolloré, argument définitif. Plus caricatural est de dénoncer une "réécriture de l'histoire", avec de bons "blancs" contre de méchants "bleus".

Sans doute le film n'est-il pas des plus nuancés, de même qu'il convient de recontextualiser les guerres de Vendée, malgré les 200 ou 300 000 morts du "génocide" (le terme fait débat mais le bilan est là). Il n'en demeure pas moins qu'une certaine gauche peine à reconnaitre les faits historiques quand ceux-ci la dérangent, et le phénomène n'est pas nouveau. Pourtant de grands historiens "de gauche" comme François Furet ou Mona Ozouf ont largement démontré les avatars de la construction de l'Etat français, en Vendée notamment.

On pourrait espérer d'une démocratie adulte qu'elle sache regarder son histoire en face. Mais notre époque ne le veut pas, quand la politique tend davantage à exacerber les caricatures qu'à susciter le débat constructif, et que le manichéisme vérole de plus en plus les esprits.