vendredi 29 décembre 2023
2023 : business littéraire, bilan et balbutiements...
vendredi 15 décembre 2023
Ligues de vertu : sus à Gainsbourg !
La future station de métro des Lilas devrait s'appeler Serge-Gainsbourg, en hommage bien sûr à son célèbre poinçonneur : cela coulait de source. Sauf qu'à notre époque de cancel culture pavlovienne, il se trouve des ligues de vertu, néoféministes en l'occurrence qui entendent bien imposer ce qui leur sert de morale, et elles ont lancé une pétition (terme qui, rappelons-le, n'a rien à voir avec pétasse) pour interdire que soit donné le nom d'un "mysogyne notoire", qui "a chanté des féminicides sadiques" et des "viols incestueux", sans doute dans leur esprit en référence avec "Marilou sous la neige" et "Lemon incest".
Que répondre à ces bécasses puritaines, face à tant de stupidité, d'ignorance et d'inculture ? Peut-être de lire Freud pour les nuls, d'essayer de comprendre ce que sont l'Art, la création, la représentation ou la provocation ? Pas sûr qu'elles saisissent seulement l'objection... Ne rien comprendre n'empêche plus de tout savoir, mais il aurait été utile de connaitre un peu l'oeuvre de Gainsbourg -qu'on l'apprécie ou non- avant de claironner des slogans à la mode.
Ce qui me semble consternant pour des personnes militantes, qui à ce titre ont des idées qu'elles entendent bien défendre et imposer, c'est de voir des certitudes définitives reposer sur l'ignorance et l'inculture les plus crasses, en plus de la névrose. Et quelque chose me dit que cette tendance n'est pas prête de s'inverser.
Les observateurs désolés se consolent en constatant que la pétition n'a parait-il recueilli que 3000 signatures. Certes, mais il s'en est quand même trouvé 3000...
mardi 12 décembre 2023
O'Neil est mort, vive Barry Lindon !...
Ryan O'Neil avait 82 ans quand il nous a quitté voilà quelques jours. Son nom ne disait plus grand chose, même aux amateurs de ciné, et pourtant après avoir été la star de Love story (1970) il avait incarné à l'écran le héros du chef-d'oeuvre de Kubrick Barry Lindon, qui garde, cinquante ans après, tout son exceptionnel souffle.
Barry Lindon , ça se passe au XVIIIème siècle. Le film est tiré du roman picaresque de William Tackeray. Un jeune aventurier irlandais, Redmond Barry, prend d'assaut la noble société anglaise et conquiert, par mariage interposé (Marisa Berenson) le titre de Lindon. Cette ascension se fait sur fond d'intrigue, de cynisme, de violence, de trahison, de désertion, où la société anglaise ne vaut pas mieux que le jeune ambitieux irlandais. Puis viendra le temps du malheur, la dégringolade, l'échec, et l'ordre ancien qui reprend ses droits.
Le film sera nommé 7 fois aux Oscars en 1976, où il obtiendra quatre récompenses : direction artistique, photo, adaptation musicale et costumes. Ce qui ne l'empêchera pas -exception faite de quelques pays, dont la France- de connaitre uin bide commercial : peut-être est-ce une condition nécessaire pour devenir un chef-d'oeuvre. Le temps passant, justice sera rendue à Kubrick, pour son art de traiter les excès, de saisir la lumière des chandelles et l'âme des terres d'Irlande. L'ambiance et l'esthétisme du film restent bluffants, même à notre époque des effets spéciaux. Et n'oublions pas la musique, de Bach à Mozart en passant par Vivaldi, Shubert, Haendel et quelques autres...
Ryan O'Neil n'est plus là, et d'ailleurs il ne s'était guère remis du film, mais Barry Lindon restera dans l'histoire.
lundi 4 décembre 2023
Le Roy Ladurie, l'enraciné...
C'est le mois dernier, à 94 ans, qu'Emmanuel Le Roy Ladurie a rejoint la terre des mémoires, après avoir longtemps travaillé celle de la "petite histoire", celle des sans-grade et de leur quotidien. Dans une oeuvre exigeante et humble, il avait retrouvé et analysé un matériau jusque là délaissé par les Historiens avec un grand H. Son intérêt pour le climat, avant que ce ne soit devenu la tarte à la crème que nous connaissons aujourd'hui, avait permis d'en saisir toutes les répercussions et d'annoncer bien des phénomènes contemporains, ces mauvaises récoltes ou ces migrations qui font l'Histoire, économique, sociale et politique.
On gardera surtout de lui -du moins en ce qui me concerne- son Histoire des paysans du Languedoc et bien sûr son Montaillou village occitan, qui l'a fait connaitre au plus grand nombre mais qui a surtout offert aux français (et à beaucoup d'étrangers) une partie de l'histoire qui était la leur, à travers la chronique des archives d'un petit village ariégeois de 1294 à 1324 : une vie quotidienne bien éloignée de celle qu'ils pouvaient vivre au début des années 70 mais qui expliquait comment la vie vernaculaire témoigne pour le futur. Et puis le titre du livre eut l'immense mérite d'attester d'une réalité "occitane" et de la répression du catharisme dans les terres d'oc annexées, à une époque où elles étaient encore largement contestées par la droite jacobine.
Il y eut aussi son intéressant parcours politique, compagnon de route du PC, puis du PSU, avant de glisser peu à peu vers des positions plus conservatrices qui le firent critiquer par certains qui avaient porté son oeuvre aux nues. Ce paysan normand, et languedocien, et français, célèbrera ses racines jusqu'au bout de sa vie.
Et il laissera un grand vide que la nostalgie ne comblera pas.
dimanche 26 novembre 2023
Denys Arcand, douce amertume...
Le réalisateur québécois a 82 ans, un âge où on a le droit de faire des bilans. Voilà déjà quelque temps qu'il a commencé, ne serait-ce que dans ses deux films de référence : Le Déclin de l'empire américain (1986) et Les Invasions barbares (2003), qui sont un peu sommairement dépeints comme illustrant les désillusions de l'esprit de mai 68. Si ces deux films sont souvent, et à juste titre me semble-t-il, considérés comme des chefs d'oeuvre, c'est que à l'humour et à la satire s'ajoutent à la fois une bienveillance et une acuité qui analysent comment un espoir s'est désagrégé en pantalonnade.
On ne sera donc pas surpris qu'à l'occasion de la sortie récente de Testament, son dernier film présenté comme un post-scriptum des deux évoqués ci-dessus, il aborde logiquement, mutatis mutandis, les avatars du wokisme et de la cancel culture, et plus globalement la suite de ce qu'il faut bien appeler la désintégration de la société occidentale. Dans son style habituel, doux-amer, irrévérencieux et moraliste, oscillant entre humour et tristesse, amour et désenchantement, il fustige le néoféminisme, un certain antiracisme, l'hygiénisme ou la communication politique. Et leurs corollaires : représentativité des associations fantoches, fantasme d'immortalité, hystérisation médiatique...
Il n'est certes pas le premier, y compris parmi les gens de gauche. On ne le leur pardonne généralement pas. Pourtant Arcand reste fidèle à lui-même, à son oeuvre, à sa personne. Québécois militant, il reconnait volontiers que les premières nations furent spoliées et colonisées, mais il "préfère les écouter eux que les étudiants en anthropologie". Et il assène très justement que "le mouvement woke n'est pas de gauche, il vient du vieux fonds religieux des Etats-Unis, qui adopte une positions morale supérieure contre laquelle on ne peut pas lutter". Et même si de toute évidence il ne baigne pas dans l'optimisme il ne désespère pas d'un futur sursaut de bon sens.
Evoquant tout cela, Denys Arcand n'est pas dans la politique, a fortiori partisane. Il continue, entre tendresse empathique et courage critique, à commenter les derniers trois-quarts de siècle de l'occident, à travers un mouvement qui passa de l'utopie à l'espoir, de l'espoir au demi-succès, du demi-succès au demi-échec, du demi-échec à la désillusion, de la désillusion à la perversion...
Alors, à lui enfant de la gauche québécoise et soixante-huitarde pas plus qu'à d'autres il ne sera pardonné de s'affranchir du déni prêché par les Pangloss d'une certaine gauche contemporaine. Pourtant la gauche historique du XXème siècle n'a aucun complexe à avoir face à notre gauchisme prépubère. "Arcand sombre dans l'antiwokisme", assène Le Monde sans surprise. Hommage du vice à la vertu, fermez le ban.
vendredi 10 novembre 2023
Et c'est le numéro 500 !
Tout vient à point à qui sait attendre, dit-on. Et c'est ainsi que ce billet sous vos yeux est le 500ème... Le 23 mars 2011, un premier billet inaugurait ce blog. Un demi quart-de-siècle plus tard, nous pouvons saluer la pérennité de celui-ci, parfois aisée, parfois poussive, mais le temps a passé et le blog a duré.
Faut-il faire un bilan de cette histoire ? Rien ne l'impose, car c'est au fil des jours qu'elle s'est écrite, faite de critiques de lectures, de commentaires d'actualité, de témoignages autour de mon activité littéraire. Avec me dira-t-on beaucoup de nostalgie atrabilaire, mais, quitte à en rajouter, c'est le pich de ce blog, peut-être moins pessimiste qu'affiché... Avec, s'il fallait avoir un regret, celui de ne pa être toujours en accord avec moi-même, comme disait Marcel Aymé.
Où en sommes-nous aujourd'hui ? D'une part, sur la période six titres ont vu le jour sous ma plume, depuis Aveyron-Croatie, la nuit (2011), Passeport pour le Pays de cocagne (2012), Mona Lisa ou la clé des champs (2014), Les Saints de derniers jours (2018) et bien sûr le célèbre Le répountchou qu'es aquo ? en 2017.
D'autre part le monde ne va pas mieux, et pas plus en littérature qu'ailleurs : montée de la censure, hystérisation woke ou réac, triomphe de la médiocrité sur les réseaux sociaux, amalgames ou raccourcis comme arguments de débat, arrogance des populismes les plus crasses, rejet de l'altérité, la liste est trop longue pour la poursuivre... Reste quand même la désagréable impression que bien des constats ont été établis, le plus souvent hors micro, mais que rien ne vient laisser espérer une inversion du cours des choses.
Comme écrivait je ne sais plus qui, il ne faut pas se plaindre aujourd'hui d'un temps qu'on pourrait bien regretter demain. Pour autant, je continuerai de m'affranchir, selon le mot de Chesterton, de la dégradante obligation d'être de mon temps.
dimanche 5 novembre 2023
Ecriture inclusive, vote au point.
C'est peut-être faire beaucoup d'honneur à une plaisanterie, mais l'écriture inclusive mérite qu'on s'en occupe, tant elle commence à pourrir la vue et la vie des gens qui lisent. Outil de combat aux mains d'une minorité groupusculaire, elle surfe sur l'activisme militant, l'appétence des medias pour tout ce qui suscite une émotion et, disons-le, la couardise de certains mouvements politiques. Elle est devenue en tout cas assez agaçante pour que le Président de la République lui-même rappelle son inutilité (Villers-Cotterêts, 30/09/23) et que la droite du Sénat fasse adopter (221 voix contre 82) une proposition de loi visant à l'interdire "si le législateur exige un document en français" : modes d'emploi, contrats de travail, règlements intérieurs, actes juridiques... seraient ainsi protégés des ponctuations ou des pronoms post-modernes. Evidemment, on n'a pas échappé aux habituelles joutes politiciennes, qui feraient rire si elles ne masquaient un certain vide idéologique contemporain : "rétrograde et réactionnaire", "Quand on parle de l'éciture inclusive on parle du chemin vers l'égalité homme-femme", etc... Ah oui ?
On a pu assister aussi aux atermoiements laborieux de la Ministre de la Culture, écartelée entre les propos de son patron soucieux de résister à l'air du temps sur les points médians, d'une part, et la pression de ces minorités qui phagocytent son ministère, de l'autre...
Reste que le vote du Sénat, dont on peut quand même regretter qu'il faille en arriver là, peut très bien demeurer lettre morte si l'Assemblée Nationale ne s'en saisit pas. Ce qui peut très bien arriver.
mardi 31 octobre 2023
Villers-Cotterêts, ombres et lumière...
C'était en 2017 : Emmannuel Macron, "enfant de Picardie" en campagne électorale, avait annoncé vouloir faire à Villers-Cotterêts une Cité internationale de la langue française. Six ans et 211 millions d'euros plus tard, le Président de la République a inauguré ladite Cité. Sans présager de ses résultats futurs, on ne pourra que se réjouir d'un outil au service de la langue française dont tout le monde, à l'exception de quelques "linguistes atterrés" experts dans l'art du déni, constate qu'elle souffre de plus en plus. Et le choix de Villers-Cotterêts peut se comprendre.
Il n'en demeure pas moins que ce nom résonne sinistrement dans bien des provinces de l'hexagone. Car l'Edit qui y fut signé le 6 septembre de l'an 1539 - c'est le plus ancien texte normatif en vigueur - est celui qui, à la suite des ordonnances de Moulins (1490) et de Louis XII (1510), a amorcé la mise au ban des langues régionales au bénéfice du français, la langue des élites du nord de la France.
Soyons justes : c'était surtout le latin qui était la cible de l'Edit, pour l'éradiquer des documents administratifs et rédiger ceux-ci "en langage maternel ou français", ce qui laissait encore leur place aux langages locaux ; ainsi à Toulouse le latin céda à l'occitan. Il n'empêche que cette mesure, annoncée comme clarificatrice, visait aussi à affermir le pouvoir central monarchique. Et c'est surtout la Révolution et le décret du 2 Thermidor de l'an II (20 juillet 1794) qui imposera le français comme seule langue officielle. La IIIème République se chargera du reste.
Nous verrons bien ce que le pouvoir jacobin fera de sa Cité internationale (dont une salle est consacrée aux langues de France), aussi bien pour l'étranger qu'en métropole. En attendant, la France n'a toujours pas ratifié la Charte européenne des langues régionales minoritaires.
mercredi 18 octobre 2023
D'Arras à la Californie, pauvres profs...
Trois ans après Samuel Paty, c'est Dominique Bernard qu'on est venu poignarder dans le lycée où il enseignait. Une fois passé le temps de la compassion corporatiste, on finira bien par s'habituer à ces assassinats terroristes, commis par des loups qu'on veut croire isolés mais chez qui l'obscurantisme le plus crade tient lieu de culture.
Pendant ce temps, en Californie, les autorités universitaires ont pondu un règlement qui précise aux profs comment se comporter, au cas où ils seraient devenus profs sans formation... Dans les Community colleges -deux ans d'études supérieures avant les universités plus prestigieuses- une majorité de profs blancs enseigne à des élèves issus pour les deux tiers des minorités raciales. Alors l'Administration met les choses au clair : ils devront, face à cet état de fait, montrer "une conscience constante", une "reconnaissance des identités raciales", face à "des structures d'oppression et de marginalisation", et surtout "identifier leurs préjugés". Car, comme le résume Le Monde, "un prof qui se dit non raciste est dans le déni".
Avec ordre de privilégier "l'introspection" et l'autocritique. Outre que ce type d'injonction est insultant pour les enseignants, dont la plupart n'ont sans doute pas attendu ce jour pour réfléchir sur la société américaine, on s'aperçoit qu'une certaine avant-garde révolutionnaire est en train de ressusciter la mode des procès de Moscou...
vendredi 6 octobre 2023
De la castration en littérature, ou l'auto-censure préventive...
L'époque, on le sait, est pour les écrivains celle des sensitivity readers, ces consultants-commissaires politiques qui étudient avant publication les textes desdits écrivains pour vérifier qu'il ne s'y trouve rien susceptible de déplaire à quiconque. L'Histoire a toujours été friande de censure : celle musclée de la police, ou celle plus policée (!) des imprimatur en tout genre. Sans oublier l'auto-censure, sans doute la plus rémanente. Nous voilà aujourd'hui rendus à l'auto-censure préventive.
Mais le plus incroyable dans tout cela, c'est qu'un écrivain puisse se vanter d'y avoir eu recours : ainsi l'auteur canadien Kevin Lambert s'est-il gargarisé d'avoir soumis son dernier livre à un contrôle de SR. Son propos est d'autant plus atterrant que Kevin Lambert semble par ailleurs plutôt intelligent, à défaut d'être original. On peut comprendre la pratique, vue du côté éditorial soucieux d'éviter les procès ou de heurter un segment de clientèle. Mais du point de vue de l'écrivain on s'interroge : est-ce par stupidité ? par démagogie ? par bassesse ? par cynisme commercial ?
On veut bien entendre la pression, wokiste en l'occurence, de certains phénomènes contemporains. Mais y céder installe l'impossibilité de créer et de témoigner de son époque, ce qui est quand même une des principales raisons d'être de la littérature. Et il faudrait désormais réécrire des oeuvres anciennes pour les faire convenir aux modes actuelles ou aux narcissismes communautaristes.
Pour se défendre Kevin Lambert affirme sans rire que pour lui tout cela est "l'inverse de la censure". Si quelqu'un peut m'expliquer ce que peut être "l'inverse de la censure"...