mercredi 4 novembre 2026

Lectures : L'éléphant, de Patrick Modiano

 C'est le dernier Modiano. Avec cet auteur, on sait peu ou prou ce que l'on va retrouver, ce qui fait sa patte. Le héros du roman, c'est van Halle, surnommé l'éléphant parce qu'il est physiquement lourd et massif. Et parce que l'éléphant, c'est bien connu, est doué de mémoire. Seulement voilà, van Halle est plus ou moins amnésique (comme souvent les personnages de Modiano) et le passé est confus. Mais voilà qu'en observant à la jumelle quatre fenêtres de l'immeuble d'en face des réminiscences viennent poser quelques éléments d'un puzzle évanescent. Touche par touche, une histoire semble revenir.

On retrouve évidemment la marque de Modiano, et peut-être ce livre est-il le plus modianesque de tous. Les grands auteurs écrivent toujours le même livre, dit-on ; chez Modiano c'est celui du temps qui passe et qu'on ne retrouve plus, sauf en pensée. Nostalgie et fantômes.

Pourtant, une objection est souvent faite à ce livre (Gallimard, comme d'habitude) qui ne s'achève pas vraiment, ce qui peut-être déroutant pour le lecteur qui a l'impression de refermer le tome 1 d'une fresque inachevée. Où va le livre ? où va l'auteur ? ont questionné certains critiques. Peut-être que la question n'a pas de réponse : le temps passe, l'homme reste, et l'homme meurt... On a parlé de "fonds de tiroir" à propos de ces 98 pages, très modianesques on l'a dit, peut-être est-ce une forme de testament. Notre Prix Nobel a 81 ans.

Quoi qu'il en soit, Modiano est grand.

mercredi 28 octobre 2026

Goncourt 2026 : and the winner is... Madrigallimard !

 Le grand jour approche : c'est le mardi 3 novembre que le Prix Goncourt de l'an de grâce 2026 sera attribué. On sait que c'est le jour le plus important de l'année éditoriale ; non pas pour des raisons littéraires (le Goncourt est rarement le meilleur livre de l'année) mais pour des raisons financières : c'est le jackpot qui maintient durablement à flot la maison qui le publie.

Or on connait depuis hier le nom des quatre derniers finalistes : Philippe Jaenada, Yannick Haenel, Sylvain Prudhomme et Clémentine Mélois. Haenel est publié chez Gallimard, Mélois chez l'Arbalète-Gallimard, Jaenada chez Flammarion et Prudhomme chez Minuit.

On verra qui sera désigné. Pour l'heure on se contentera de constater que deux titres viennent de chez Gallimard, et les deux autres de chez Flammarion et Minuit, du groupe... Madrigall, c'est-à-dire le groupe Gallimard.

Madrigall est donc assuré de toucher le jackpot.

Etonnant, non ?

vendredi 23 octobre 2026

Orélien, primus inter pares ?

 Le temps a fait son œuvre et la messe est dite. Fini la polémique : IA ou pas d'IA, indignation ou racisme, escroquerie ou modernité,... le verdict est tombé quand l'éditeur canadien de Thélyson Orélien, les Editions du Boréal, ont révélé avoir trouvé "des traces de balises dans les métadonnées" qui confirment que contrairement aux affirmations de l'auteur présumé l'intelligence artificielle a bien été utilisée pour rédiger C'était ça ou mourir. Et si l'on ajoute à cela la découverte d'un énième plagiat, Orélien est définitivement confondu.

Les Editions du Boréal ont donc décidé de ne pas réimprimer le livre à succès et de ne pas publier un deuxième ouvrage de T.O. Et ont promis de redoubler de vigilance à l'avenir. Alors quid désormais d'Orélien ? Difficile de présager de la suite de sa carrière, mais la notoriété acquise, fût-elle sulfureuse, devrait lui permettre de rebondir, d'autant qu'il n'est sans doute pas complètement dénué de talent : encore faudra t-il qu'il le concrétise de façon plus honnête...

Il restera donc dans l'histoire littéraire comme le premier à s'être fait prendre. D'autres y ont échappé, d'autres tomberont à leur tour. Peut-être un jour le plaindra t-on pour avoir été trop précoce... Quoi qu'il  en soit, les enjeux pour la littérature resteront entiers (voir notre billet précédent).

vendredi 9 octobre 2026

L'Affaire Orélien, escroquerie ou symptôme...

 Jour après jour, après la bombe Orélien, les réactions se sont estompées. Moins de déni et de clichés faciles chez les uns, davantage de mesure chez les autres, moins de cris d'orfraie de part et d'autre. Mais que ressort-il de cette affaire ?

Premier enseignement, après la révélation des plagiats et de la commande à ChapGPT, que plus personne ne conteste, se révèlent les limites de l'intégrité morale de Thelyson Orélien (on n'ose plus écrire "l'auteur") dont la notoriété soi-disant talentueuse reposait largement sur le pillage. Ce n'est sans doute pas une première dans l'histoire de la littérature, et peut-être va t-il falloir que notre époque s'habitue à ce genre de manipulation et d'accommodements avec l'éthique.

Plus intéressant, le regard que l'on peut porter sur le monde de l'édition. J'ai vu beaucoup de ricanements à l'encontre de la profession, qui se serait faite dupée comme des amateurs : ricanements d'impuissants en quête de revanche... Car on fera remarquer que si des journalistes ont flairé l'imposture à la seule lecture du texte (S. Fitoussi, F. Colin,...) il est permis de penser que les cadors de l'industrie de Saint-Germain-des-prés ont du avoir les mêmes doutes. Sans compter que la concurrence y est généralement sans pitié.

Si l'édition n'a pas été dupée c'est qu'elle a été cynique, préférant le "pas de vague" à un authentique examen de conscience face à une difficulté historique majeure. Est-ce pour ne pas altérer le succès commercial d'un titre dont la "perfection" allait le faire rentrer dans l'histoire ? Ou parce que l'IA est déjà trop présente pour être bannie d'un claquement de doigt moralisateur ? La boite de Pandore n'a été ouverte que par effraction.

Toujours est-il que faute de courage l'industrie éditoriale aura, comme aurait dit Churchill, à la fois l'échec et le déshonneur. Reste que, quel que soit l'avenir réservé au livre signé d'Orélien (qui continue à se vendre autant...) la présence de l'IA est avérée et définitive. Celle-ci se sert des mots produits par des humains, et écrit aussi bien qu'eux. Peut-être parce que ces derniers n'écrivent plus que médiocrement, pour des livres formatés par le marketing. Il y a supercherie en ce sens que dans un livre il doit y avoir à la fois un texte et un homme pétri de chair et de sentiments. Sinon autant donner le Goncourt à ChatGPT, capable -on vient de le voir- de rédiger 500 pages très vendables...

Alors peut-être l'écrivain devra t-il s'affranchir du formatage pour retrouver une sensibilité créatrice, dans une créativité permanente comme il y a une révolution permanente ? Sur ce terrain là, l'IA ne pourra pas le suivre. Imagine t-on l'IA inventer Céline ?

samedi 26 septembre 2026

T. Orélien : C'était ça ou croupir...

 Les voies royales sont semées d'embûches, de nos jours plus que jamais. Thelyson Orélien roulait vers le succès : son dernier titre (soi-disant premier roman) C'était ça ou mourir venait d'avoir le Prix Fnac et fonçait vers les Goncourt, Renaudot, Femina, Medicis et autres. Mieux, il cochait toutes les cases du succès littéraire contemporain : Haïtien, black, ancien migrant, exilé, etc... Et son écriture même était parfaitement calibrée pour faire un carton.

Trop bien calibrée, trop bien marketée, peut-être : quelques (rares) journalistes s'interrogeaient sur une éciture lisse ou sur des tics de langage récurrents ? C'est mon style, ma culture haïtienne, répondait l'auteur. Seulement voilà, le compte X Balance ton Claude, qui traque les recours à l'IA a soumis le livre au décrypteur Pangram qui conclut à 100% à une écriture d'IA. Les tics d'écriture étaient des bafouillages d'algorithme. Pas fiable, rétorque-t-on, et c'est le style d'Orélien. Seulement les précédents ouvrages de l'écrivain, passés à la même moulinette, sont d'origine 100% humaine... "C'est du racisme !" hurle en chœur un certain public.

Jusque là, on pouvait se poser la question : fallait-il se réjouir de voir la machine écrire aussi bien que l'homme, ou se désoler que l'homme ne fasse pas, ou plus, mieux que la machine... Mais après tout puisque le lecteur-consommateur y trouve son compte, pourquoi pinailler ? Reste que si l'Homme et la machine se valent, c'est qu'il n'y a plus de créativité "originale", attendu que l'IA collecte tout mais n'invente rien.

On en était là, quand la statue déjà bien branlante de T.O. s'est complétement écroulée : on a découvert les nombreux plagiats qui émaillaient ses écrits antérieurs, où des passages entiers étaient pompés tels quels, sans citation ni le moindre effort de pudeur... Dernier clou sur le cercueil, on aurait retrouvé, oubliée dans un texte sur un blog, une consigne donnée à l'IA...

Grandeur éphémère et décadence. Faut-il en rire ou en pleurer ? Il semble que l'usage de l'IA soit longtemps passé inaperçu aux yeux de l'industrie littéraire. Il est à craindre qu'il faille désormais faire avec. Mais il semble aussi, ö surprise, qu'une carte de visite idéale ne garantisse pas toujours une moralité parfaite. 

On en apprend tous les jours.

lundi 14 septembre 2026

Morand, Haddad, Panot dans un verre d'eau...

 Un début de frémissement de polémique politique sur fond de littérature, en 2026 ? Oui, vous avez bien lu... Qui l'eut cru ?

Tout d'abord, à l'origine, un "éloge" littéraire de Paul Morand sur le compte X de Benjamin Haddad, notre ministre de l'Europe. Haddad est sans concession vis-à-vis de l'homme Morand mais célèbre son talent littéraire. Bien sûr, dans le camp d'en face, les insoumis Mathilde Panot et Manuel Bompard lui sont tombés dessus comme la vérole sur le bas-clergé, en dénonçant cet "éloge" (le terme est d'eux) d'un "auteur antisémite, traitre à sa patrie, partisan de Pétain et Laval"...

Que LFI s'en prenne à Morand au nom de l'antisémitisme et la Patrie ne manque pas de sel, mais on aurait aimé un poil de référence littéraire qui aurait donné un peu de hauteur au propos, à défaut d'argument nouveau. Mais on peut douter de la culture littéraire de nos deux insoumis, quand Haddad annonce lire Flaubert, Balzac, Vargas Llosa, Le Carré ou Houellebecq. Haddad qui vomit le diplomate Morand mais encense le chroniqueur des années folles qu'il fut. "On peut aimer Ernaux et les Hussards", conclut-il.

Cette "polémique", aussitôt allumée aussitôt enterrée, n'ajoutera rien au vieux débat sur la séparation de l'homme et de l'œuvre. Elle interpellera juste sur l'utilisation de son compte X ministériel par Haddad, dont on se demandera longtemps s'il s'agissait du goût littéraire de l'individu ou d'une opération politique de com de la part du ministre. Quoi qu'il en soit, on ne croyait plus possible que la littérature puisse être un enjeu...

On l'aura compris, cette tempête dans un verre d'eau risque de s'avérer finalement assez dérisoire. Mais ça nous aura amusé le temps d'une rentrée.

mardi 25 août 2026

Le Goncourt nouveau va arriver...

On reconnait le génie du marketing en ce qu'il transforme une habitude en évènement, même en l'absence de toute qualité. Ainsi en va t-il du Beaujolais nouveau, qui, tous les troisième jeudi de novembre nous fait la promotion d'un vin médiocre et (encore) survendu mais qui est sensé représenter quelque chose. A la même période, c'est le Prix Goncourt qui témoigne d'une production littéraire dont la France s'enorgueillit ; mais, sur le plan de la qualité, qui peut citer un titre marquant, sur ces vingt dernières années ? Peut-être quelques noms d'auteurs, quelques titres de livres, mais un ouvrage dont le souvenir perdure ?

Nou connaitrons donc bientôt une première sélection pour 2026. Mais on est bien forcé de constater qu'aucun titre n'a jusqu'à présent défrayé la chronique, pas plus que les chiffres des ventes n'ont propulsé tel ou tel auteur de qualité respectable. Ce casse-tête se double d'un autre problème, communément appelé affaire Grasset ou affaire Nora, après l'éviction d'Olivier Nora de la direction de Grasset. Le monde de l'édition se doit de marquer la coup, par solidarité envers le banni. Mais ce dernier est en train de rebondir en créant sa propre maison, et d'autres part en affaires il convient de ne jamais insulter l'avenir. Nous verrons bien ce que propose l'imagination germanopratine...

Donc nous attendrons la première présélection, puis la deuxième, et nous patienterons jusqu'à novembre. On ne sera pas obligé pour autant de sacrifier au beaujolpif.

lundi 17 août 2026

Déjà parus...

 En cet été un petit rappel de mes publications...

          . L'âme des chemins creux, mémoires d'un sud (Elytis 2021)

          . Les saints des derniers jours (L'Harmattan 2018)

          . Le répountchou qu'es aquò ? (Vent Terral 2017) avec AM Rantet Poux

          . Mona Lisa ou la clé des champs (L'Harmattan 2014)

          . Passeport pour le Pays de Cocagne (Elytis 2012) avec AM Rantet Poux

          . Aveyron Croatie, la nuit (L'Harmattan 2011)

          . Histoires peu ordinaires à Toulouse (Elytis 2007)

          . Histoires peu ordinaires au Cap Ferret (Elytis 2006) avec Ch.Oyarbide

          . Week-end à Schizoland (Elytis 2005)

         . La branloire pérenne (Elytis 2002)

En vente dans toutes les librairies, chez l'éditeur ou chez l'auteur. Et en e-book pour les titres parus chez L'Harmattan.

mardi 28 juillet 2026

Le Cap-Ferret, vingt ans après...

 C'était il y a vingt ans. En juillet 2006 paraissait le premier titre de la série Histoires peu ordinaires chez Elytis : cosigné avec Christian Oyarbide, Histoires peu ordinaires au Cap-Ferret m'avait fait découvrir cet endroit, déjà célèbre mais encore empreint de tout ce qui fait son charme.

Je n'y suis pas retourné depuis, malgré mes promesses. Mais le Cap-Ferret est revenu vers moi, actualité oblige, en ces dramatiques journées d'incendie. Il est trop tôt pour mesurer l'ampleur des dégâts autour du bassin, ni leur nature. Mais c'est une tragédie et mes pensées me ramènent vingt ans plus tôt dans le soleil d'une dédicace un samedi matin de juillet. Bientôt s'allumeront les polémiques, avant même que le dernier feu ne s'éteigne : le débroussaillage d'Enedis, les priorités des pompiers, la gestion du parc de Canadair, les contradictions entre droit foncier et droit environnemental, et bien d'autres prises de bec qui ne voleront pas toujours très haut.

Alors, pour l'heure, pensons aux victimes et à ce coin de terre. L'incendie nous ramène brutalement dans le réel de la nature, sans qu'aucune campagne de com ne puisse l'arrêter.




vendredi 26 juin 2026

Faisons la fête, brûlons des livres !

 L'Université de Rouen fête cette année ses 60 ans. Et à Mont Saint-Aignan, la célébration de la Saint-Jean donnait une occasion de commémorer la chose. Il se trouve que, à ces fins ou non, l'Université avait fait fabriquer par les Compagnons du Devoir un livre en bois. Que croyez-vous que l'on fît, en cette nuit de Saint-Jean ? On brûla le livre.

C'est tardivement que l'on comprit, semble t-il, que brûler un livre pour célébrer un outil de transmission du savoir avait quelque chose d'incongru. Pour le moins. Il est des symboles douloureux, et depuis des siècles brûler des livres en est un. J'avais jadis évoqué sur ce blog ces enseignants qui lors d'une manifestation corporatiste avaient juger bon de faire un autodafé avec le livre écrit par leur ministre, voilà une vingtaine d'années, sans apparemment comprendre l'abjection de leur geste.

Cette inculture est de plus en plus crasse, pour ne pas dire criminelle. Pour en revenir à Mont Saint-Aignan ce n'est pas les élus que j'incriminerai, car en général ils ne s'occupent pas directement des animations mais les délèguent à ces sous-fifres de collectivités locales qui font la politique culturelle de celles-ci... avec la subtilité que l'on constate.

Aujourd'hui, la mairie est gênée, et d'autres dédramatisent. D'accord. Mais comment en arrive t-on là ?

mercredi 6 mai 2026

Lectures : Hors champ, de Marie-Hélène Lafon

 Si vous aimez la campagne, les paysans, les terroirs... lisez Marie-Hélène Lafon et son dernier livre Hors champ. Mais attention : si vous ne jurez que par l'école de Brive vous risquez d'être bousculé. Car l'univers qu'elle fait vivre n'a rien de la campagne rêvée, celle qu'on a idéalisé et fantasmé sur fond de nostalgie. Ici nous sommes dans l'agriculture contemporaine des XX et XXIème siècles, faite de pression, de solitude, de dévalorisation. Dans un Cantal rude et rugueux, humain mais difficile. Une ferme, deux parents, un fils, une fille ; cette dernière (qui ressemble furieusement à l'auteur) s'émancipe, mais le fils subit la loi immémoriale, la loi de toujours : reprendre la ferme. C'est elle qui commande. Et ce qui faisait la force dans le passé (l'héritage, la tradition, le temps long, l'abnégation) est devenu à présent une aliénation face à la vie moderne. Et se révèlent les rancœurs et les amertumes recuites.

Marie-Hélène Lafon connait la ferme, du bruit des botteleuses de jadis jusqu'au robot de traite d'aujourd'hui, les mœurs des bêtes et les normes de la PAC. Son style, à l'image de son sujet, est sobre, sec et âpre. Perspicace et incisif, l'auteur (non, je n'écrirai jamais autrice ou auteurice) va à l'essentiel, la névrose, sans pathos ni jugement, en évitant les clichés sociologiques ou politiques. 

Marie-Hélène Lafon est un de nos meilleurs auteurs contemporains. Pas encore la plus connue mais, livre après livre, elle impose sa patte et son œuvre . Ses sources d'inspiration -celles que l'on retrouve dans Hors champ- lui valent plus souvent les honneurs des gazettes de droite que celles de gauche, plus souvent le Figaro que les Inrocks. Son écriture n'est pas la plus facile à consommer ni la plus onctueuse, mais sa sensibilité, son exigence et son honnêteté font une littérature de qualité. Lisez la.

vendredi 1 mai 2026

Lectures : Le Feu, d'H. Barbusse... et les braises.

 Pourquoi relire Le Feu en2026, me direz-vous ? Euh..., vous répondrais-je. Par respect pour les classiques, peut-être. Parce que le bruit de notre monde qui grince ne nous rappelle pas que de bons souvenirs. Parce que la guerre est aussi vieille que l'humanité. Reconnaissons-le, la lecture du Prix Goncourt 1916 n'a rien d'euphorisant. Pourtant elle s'impose, aujourd'hui comme toujours pourrait-on dire.

Le livre d'Henri Barbusse avait, en son temps, partagé la France en deux : il avait été applaudi par les combattants, tandis que l'arrière poussait des cris d'orfraie ; il faut dire que l'ouvrage, sous-titré Journal d'une escouade, relatait sans fard le quotidien des poilus : les tranchées, la mort, la boue, le sang, la merde, la noirceur et la misère humaine étaient ceux d'une boucherie que l'on refusait de voir lorsqu'on n'y était pas enseveli. Le livre, témoignage irréfutable et libelle farouchement pacifiste, a trouvé sa place dans l'Histoire en devenant le titre de référence sur la der des der.

Une question m'est venue en relisant ces pages, devenue récurrente : ce livre est-il "acceptable" pour un jeune, lycéen ou étudiant, d'aujourd'hui ? Je doute fort qu'un enseignant ou une institution ait l'idée de le proposer à notre jeunesse, mais comment réagirait celle-ci face à ce récit ? Notre monde aseptisé peut-il donner une idée de la "matière" dans laquelle se débattaient les soldats ? Des cerveaux conditionnés par les deux ou trois minutes de concentration sur un écran seraient-ils à même d'accepter les 400 pages d'apocalypse puante qui font l'immensité du livre ? Et, tout simplement, la description de la guerre réelle est-elle recevable de nos jours où celle-ci a pris la forme et la virtualité d'un jeu vidéo ? 

Peut-être est-ce pour cela que Le Feu est un ouvrage historique, de ceux qu'il faut, de tout temps, garder à portée de main.

mercredi 22 avril 2026

Grasset, Nora, la culture et le révolver

 Je m'étais promis de ne pas en parler, considérant cela comme un phénomène germanopratin un peu convenu, ou du moins annoncé. J'évoque bien sûr l'affaire Sansal, devenue affaire Grasset, devenue affaire Nora, devenue affaire Bolloré. J'avais déjà mentionné sur ce blog l'arrivée chez Grasset, depuis Gallimard, de Boualem Sansal. Survint ensuite, sur fond de désaccord quant à la date de sortie du prochain livre de l'auteur franco-algérien, le limogeage d'Olivier Nora, le PDG emblématique et éditeur pluraliste unanimement reconnu et respecté, qui eut pour effet de pousser 170 auteurs de la maison (et non des moindres) à claquer la porte et à déclencher une tempête médiatique. Fin du premier acte.

Le groupe Bolloré (propriétaire de Grasset) se devait donc de réagir, il l'a fait dans le JDD sous la signature du grand patron lui-même, qui réfute toute tentative de reprise en main idéologique, et qui évoque bien sûr "une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous". Avec une élégance de petit boutiquier, il balance des chiffres (contestés) de baisse du CA et de la rentabilité, tout en publiant la feuille de paye de Nora. On a connu plus classe. Mais le pire était à venir, sous la plume d'un dénommé Meynadier, secrétaire général du JDD, pour qui tout cela serait une manœuvre de Denis Olivennes, PDG du groupe rival Editis, avec le concours de Libération, d'Alain Minc et de quelques autres. Outre nombre d'erreurs factuelles grossières (Minc et Nora sensés être copains de lycée, alors qu'ils on vingt ans d'écart, Olivennes sensé vouloir Nora depuis vingt ans alors qu'il est dans l'édition depuis deux ans, etc...) c'est l'argumentaire de Meynadier, ancien plumitif d'extrême-droite, qui fait froid dans le dos : il est question de "mensh", de "rabbin", de "réseaux par naissance", des "amis de toujours" et j'en passe. On aura compris la réthorique, dans un style de papier qu'aucun grand journal n'a plus osé publier depuis les années 1940...

Cela n'a rien à voir (encore que...) mais simultanément Philippe Bilger, pourtant pas un gauchiste, habitué des plateaux de CNews et récemment débarqué, dénonce la chaine bolloréenne comme un pur outil de propagande où il n'y a plus de diversité dans les débats, notamment chez Pascal Praud...

J'ai longtemps refusé de crier au fascisme à tout propos, concernant la construction de l'empire de presse de Bolloré, afin de ne pas être excessif et pour accepter l'affrontement des idées et la bataille culturelle. J'ai pourtant aujourd'hui le sentiment que la bataille culturelle devient désormais une guerre culturelle, comme dans des époques de sinistre mémoire. Celles où quand on entendait le mot culture on sortait son révolver.

mardi 31 mars 2026

La médiathèque, l'agression et la bulle

Les vendredi 13 portent malheur, on le savait depuis longtemps. Ainsi en ce mois de mars, où une agente de la médiathèque toulousaine José Cabanis a été victime d'une "agression sexuelle", à savoir "qu'elle s'est retrouvée avec du sperme dans le dos sans s'en apercevoir immédiatement", nous dit le site Actualitté. Réaction immédiate : on ferme la médiathèque, on dépose une plainte, on provoque une réunion de crise, et le samedi 14 les locaux resteront porte close. 
On peut comprendre l'émoi interne, même si en matière d'agression sexuelle on peut faire bien pire ; ce qui me gêne, c'est la réaction au sein de l'institution, où la CGT et la Mairie s'écharpent (en pleines élections municipales ce n'est peut-être pas anodin) à propos d'installations de vidéosurveillance, et où on semble découvrir qu'une médiathèque n'échappe pas au monde qui l'entoure. Déjà en janvier 2025 on avait relevé des "incivilités répétées". On s'aperçoit aujourd'hui, toujours selon Actualitté, "qu'une bibliothèque n'échappe plus aux violences du dehors" et qu'elle est devenue "poreuse aux brutalités sociales du dehors". Bref, que la belle "hospitalité culturelle" n'est pas un sanctuaire qui protège du réel.
Les slogans militants trouvent vite leurs limites, cela aussi on le sait depuis longtemps. Et le management dans la fonction publique territoriale n'est pas le meilleur gage d'efficacité. Mais on ne peut déplorer (à juste titre) les comportements sociaux et refuser (non sans raison) les quelques moyens connus pour s'en protéger un peu. On peut beaucoup fantasmer sur un public qu'on veut défavorisé et avide de culture et de savoir, la réalité environnante est toute autre. Peut-être manque t-on de maturité pour sortir du déni, ou bien, comme aurait dit Freud, pour distinguer principe de plaisir et principe de réalité.

samedi 21 mars 2026

Sansal, mythes et trivialités

 J'évoquais dans mon billet précédent les enjeux du passage de Boualem Sansal de Gallimard au groupe Hachette, vers Grasset plus précisément. Et voilà que, jour après jour, on en apprend un peu plus sur les dessous de ce transfert : un million d'euros, et un à-valoir immédiat de 100 000 euros sur le prochain livre, qui traitera de l'année de détention en Algérie. Tout cela nous ramène à des considérations plus prosaïques. Aucune de ces informations n'a été démentie.

Tout cela s'inscrit dans des pratiques de plus en plus courantes, et ce n'est pas une première. Gallimard n'a, en outre, pas la réputation de signer des gros chèques à l'avance ; et Arnaud Lagardère serait intervenu personnellement pour signer Sansal. Bref, business is business. Il n'en demeure pas moins que l'histoire de Hachette (et peut-être de sa pérennité depuis 200 ans) a toujours été fondée sur la frontière entre la Direction et l'édition, l'une gérant et l'autre éditant... jusqu'à l'arrivée de Bolloré.

On ne fera pas de moralisme facile sur les éventuelles motivations financières du premier concerné, qui en a bien le droit ; et les affaires sont les affaires. Mais, nonobstant les enjeux liés à la récupération politique de Sansal, qui restent entiers, on est passé en quelques jours d'un storytelling d'hymne à la liberté pour un écrivain emprisonné à un bruit de tiroir caisse. Sans être sordide, l'histoire n'en est pas moins décevante.

dimanche 15 mars 2026

Boualem Sansal face à lui-même

 Ce ne sera pas Fayard, ce sera Grasset ; mais c'est bien chez Bolloré : voir ci-dessous notre billet du 27 février dernier sur la rencontre entre Sarkosy et Sansal. Le nouvel académicien quitte Gallimard "pour mieux se reconstruire" chez Hachette. Mais ce mercato agite le milieu de l'édition car il dépasse le seul changement d'écurie.

Gallimard avait pourtant bien soutenu l'auteur franco-algérien durant son année d'emprisonnement en Algérie : il avait trouvé les avocats, agité les ors de la République, suscité un comité de soutien. Même si, peu à peu, les soutiens à un écrivain emprisonné affluèrent de toute part, le comité de soutien penchait initialement très à droite : la proximité entre Sansal et certains cercles extrémistes expliquait cela. Mais lorsque le groupe d'eurodéputés d'extrême-droite (Afd, Orban, RN...) présidé par Bardella proposa le nom de Sansal pour le Prix Sakharov Gallimard refusa, avec l'accord de l'épouse de l'écrivain. Fureur du comité de soutien.

Est-ce cela qu'on fait payer aujourd'hui à Antoine Gallimard ? Ou est-ce simplement un recrutement d'un bon poulain pour le compte du groupe Bolloré ? Difficile de savoir, tant l'auteur a envoyé des signaux contradictoires. Toujours est-il que celui-ci apparait de plus en plus instrumentalisé. Cela étant, soyons clair : il a le droit d'avoir ses idées, de travailler avec l'éditeur de son choix, et Grasset n'est pas une mauvaise maison, et on se gardera bien, par la pudeur la plus élémentaire, de donner un avis sur le ressenti de quelqu'un qui a passé un an dans les geôles de Tebboune.

Espérons simplement que Boualem Sansal lèvera les ambiguïtés. Il aura sans doute le groupe Bolloré et ses médias à ses pieds, mais ce ne sera pas sans contrepartie. Il serait dommage que celui qui fut un héros de la liberté, et défendu comme tel, se retrouve aux mains de gens dont la définition de la liberté reste, historiquement parlant, des plus incertaines...  

jeudi 5 mars 2026

Les Moments littéraires : Hélène Hoppenot

 J'évoquais ici-même, en juillet dernier, la revue de littérature Les moments littéraires, "La revue de l'écrit intime". Le n° 55, du premier semestre 2026, est consacré à Hélène Hoppenot (1894-1990), ambassadrice, diariste et photographe. Peu connue du grand public (et même du moyen !) elle fut l'épouse d'un diplomate qu'elle suivit, au gré de la carrière de celui-ci, sur tous les continents. La diplomatie du XXème siècle était parée de grands noms : Claudel, Gary, Milhaud, Saint John Perse... Hélène Hoppenot en retirera des échanges, des correspondances, des amitiés. Et des portraits : J. Baker, B. Cendrars, W. Churchill, P. Claudel, Colette, de Gaulle...

Si elle fut une éminente photographe, dès les années 20, elle fut aussi une diariste persévérante qui tint tout au long de sa vie un Journal dont les Moments littéraires nous livrent quelques extraits, et qui témoigne d'une sensibilité et d'une acuité rares. Ainsi des portraits ciselés et incisifs, souvent bienveillants, parfois plus tranchants, toujours respectueux et perspicaces. Lucides et pudiques, ces témoignages en disent en quelques lignes que bien des biographies de 400 pages.

C'est donc un numéro intéressant et agréable que nous offrent les Moments littéraires.

www. lesmomentslitteraires.fr

vendredi 27 février 2026

Dynastie Sarkosy

 On devrait se méfier des dynasties. Dans les années 80, la série Dallas pulvérisait l'audimat, tout en illustrant cette époque, et s'ensuivit la série Dynastie, variante un peu plus soft mais culturellement de même nature : le cynisme américain du libéralisme triomphant...

De nos jours, les Sarkosy défrayent la chronique. Ou l'effrayent, c'est selon. Le Canard enchainé de cette semaine nous tient au courant. D'abord c'est le père Nicolas, qui ces temps-ci n'est pas en prison et reçoit Boualem Sansal dans ses locaux d'ancien président, avec un double objectif : d'abord minimiser le rôle de Macron dans la libération de l'opposant algérien, et ensuite ramener celui-ci dans le giron Bolloré via les éditions Fayard. Avec un argument massue : "Ils te filent combien, chez Gallimard ?"...

Pendant ce temps, le fiston Louis, candidat à la mairie de Menton, répond à une interview de Libération, et y développe ses arguments de campagne. Il y a peu, il voulait supprimer les feux rouges. A présent il regrette l'état de la ville qu'il veut conquérir : "Y a pas un Séphora, c'est pas le luxe, Séphora. Y a pas un Zara ; c'est pas demander énormément, ça." Mais il reste optimiste : "Y a un putain de projet à avoir. Cette ville a un potentiel de dingue !"...

On a les dynasties qu'on peut.

vendredi 6 février 2026

Au secours, Gavalda revient !

 On avait fini par l'oublier, sans effort ni regret. Voilà dix ans qu'elle avait disparu des radars, ne laissant que le souvenir des millions d'exemplaires vendus au début des années 2000. Mais voilà qu'Anna Gavalda refait parler d'elle, via le Figaro. Simple stratégie de com, ou présage d'une nouvelle publication ? Nous verrons bien, et sans impatience particulière. Car durant les années de ses succès, elle annonçait l'arrivée triomphale d'une littérature (?) faite d'insignifiance légère, doublée d'un personnage d'ado écervelée, mal mûrie et évoluant dans le monde de oui-oui (dixit le Jourde-Naulleau). Cela pouvait heureusement trancher avec les lourds pensums victimaires écrits à la truelle qui abondaient déjà, mais cela ressemblait fort à un éloge du vide et du creux, à partir des avatars du français moyen.

Alors, me direz-vous, pourquoi parler de Gavalda ? Parce que, derrière la vacuité de sa production, on sentait un potentiel, et un style sinon exceptionnel du moins très personnel : sa saveur, sa légèreté, son humour n'étaient pas dénués de charme et lui conféraient une place à part. Même si son narcissisme immature pouvait être agaçant, on pouvait croire qu'elle avait assez de talent pour écrire autre chose, plutôt que de mettre ce talent au service du vide.

Alors on ne sait aujourd'hui que penser de cette annonce. S'il ne s'agit que d'empêcher AG de sombrer dans l'oubli, c'est inutile car déjà fait. S'il s'agit de préparer la parution d'un nouvel ouvrage, ce qui semble probable, c'est un non-évènement. A moins que ?

mercredi 28 janvier 2026

Les Klarsfeld, de rafles en rafles...

 Dans la famille Klarsfeld, on connaissait Serge et Beate, les grands chasseurs de nazis. Et puis il y eut Arno, personnage un peu politique, beaucoup médiatique, dont les frasques mondaines et les provocations post-adolescentes ont entretenu un peu de notoriété. Mais la notoriété, on le sait, demande de nos jours un entretien permanent. Après des tentatives aussi poussives que régulières, notre conseiller d'Etat, à 60 ans, a jugé bon d'en remettre une grosse couche. 

Voilà que l'autre soir, sur CNews (forcément ?) il a proposé de résoudre le problème des OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) en "organisant des sortes de grandes rafles, en essayant d'attraper le plus d'étrangers possibles, quitte à commettre quelques injustices". Le tout en se référant à la pensée trumpienne.

Dans l'art de la provocation, le mot rafle n'est pas utilisé par hasard : on sait qu'il fait référence aux rafles juives de nos années 40. Arno Klarsfeld a au fil du temps multiplié les provocations, successivement gauchistes, sarkosystes, netanyahesques et poutiniennes, mais "rafle" il fallait oser. Peu importe ici, à la limite, qu'il s'agisse de fascisme assumé, de besoin d'exister ou de tout autre névrose ; mais ce qui est excessif n'est pas toujours insignifiant, et en l'occurrence, quand on s'appelle Klarsfeld et qu'on tient ces propos, le cynisme le dispute à l'abjection et à l'ignominie.

Comment dit-on se déshonorer, au XXIème siècle ?