jeudi 27 juin 2024

Badinter, les profs, les soldes

 Le collège de Saint-Etienne de Cuines (Savoie) était le seul établissement scolaire du département à ne pas avoir de nom, aussi le Conseil départemental a-t-il proposé de lui donner celui de Robert Badinter, récemment disparu, attendu que l'ancien ministre de la Justice s'était réfugié non loin de là, en 1943.

Crise chez les profs dudit établissement. Non pas quelques profs, mais bien la "communauté éducative", qui réfute le nom de Badinter et préfèrerait une référence à "l'environnement naturel" du lieu. Motif invoqué pour rejeter le nom de Badinter : ce serait un nom "peu évocateur". A l'heure où se multiplient sur les frontons des noms plus ou moins fantaisistes, celui de l'homme qui abolit la peine de mort dans ce pays ne saurait plus évoquer quoi que ce soit... et surtout serait susceptible d'être confondu avec le supermarché voisin. Badintermarché, en quelque sorte.

Est-il permis de dire à ces enseignants que soit ils se foutent du monde en présentant leurs élèves comme de sombres crétins, soit il  leur appartient d'expliquer à ceux-ci qui était l'homme et quelle fut son oeuvre. On peut aussi ne pas être trop naïf et se demander si ce rejet, masqué sans pudeur derrière le mépris des élèves, n'est pas plutôt lié à la judéité de l'intéressé : nos temps obscurs s'assombrissent davantage de jour en jour. Quoi qu'il en soit, la "communauté éducative" du collège de Saint-Etienne de Cuines ne m'inspire pas outre mesure ce qu'il est convenu d'appeler le respect.

lundi 17 juin 2024

Les libraires, entre contraintes et déraison...

 On connait les contraintes des libraires, dans un monde de plus en plus impitoyable pour les commerces indépendants et de moins en moins réceptif au livre de manière générale et  à la littérature en particulier. Il était pourtant de bon ton, il y a peu, de claironner l'ouverture de petites librairies de proximité (+ 9% depuis 2018), en oubliant ou en faisant semblant d'oublier que "l'âge d'or du Covid" relevait d'une économie artificielle, quand l'Etat suppléait le client. Alors, inévitablement, le retour du réel est douloureux, voire sanglant. Entre baisse des ventes et hausse des charges, l'effet ciseaux condamne les librairies, surtout les plus petites.

Les projections 2024-2025 du cabinet Xerfi, partenaire du Syndicat de la Librairie Française, sont lourdes de menaces : il faudrait, pour maintenir à flot les échoppes, une hausse des ventes de 5.3% pour les grandes librairies, 5.6% pour les moyennes et 8.2% pour les petites ! Autant dire que personne dans la profession n'y croit, et qu'on parle bien de la disparition pure et simple de nombreux commerces. Fatalement, comme dans toute période de crise, on assiste à un concours Lépine des solutions ; la dernière en date émane du SLF et demande aux éditeurs de produire moins ; on sait que les libraires n'ont pas la place pour promouvoir beaucoup de livres, et en plus ils s'inquiétent pour la planète (axe de com indispensable de nos jours) et réclament donc une "trêve des nouveautés"...

On a beau connaitre les ressorts des corporatismes, et savoir l'immaturité qui pèse souvent sur cette profession, on reste pantois devant le propos. Croire qu'on pourra revivifier le métier et son chiffre d'affaires en planifiant la production relève d'une croyance dans les vertus d'une économie soviétique. Penser que freiner la création en l'encadrant relancera la qualité de celle-ci me parait hélas assez hypothétique, sinon odieux. Le beau métier de libraire est devenu très difficile, les bons y réussissent, les autres viennent, sombrent et revendent. Il faudra encore plus de travail, de capitaux et d'innovations, face à un univers qui n'en fera pas le fameux "commerce essentiel" tant prisé voilà quelques années. On peut comprendre que les professionnels s'essoufflent et qu'il faille les soutenir, mais de grâce que leurs organisations ne disent pas n'importe quoi...

jeudi 6 juin 2024

De Ben à Plus belle la vie...

 C'est à 88 ans que Ben a choisi de partir, ne pouvant survivre au décès brutal de sa femme quelques heures plus tôt. Cette figure de l'Ecole de Nice (César, Arman...) était un artiste post-moderne pour qui tout était art, et l'art devait provoquer un choc. On connait surtout ses sculptures vivantes et ses "écritures", largement promues par des produits dérivés qui ont amusé nos enfants. Son minimalisme accompagnait une recherche et une création exigeantes. On sait moins qu'il a été un des premiers adhérents du Partit Nacionalista Occitan de François Fontan, fondé à Nice en 1959. Si le PNO est resté marginal, Ben a souvent aidé des mouvements régionalistes, comme le Parti Occitan et la fédération Régions et Peuples solidaires. Naturellement, les rares media parisiens qui évoquent cet engagement parlent de "multiculturalisme"...

Cela n'a rien à voir, sinon la concomittance des évènements, mais Radio France a un nouveau PDG : c'est Vincent Meslet, un professionnel qui a du vécu, déjà passé par la Direction des programmes de France Television, où son principal titre de gloire avait été de lancer la série Plus belle la vie. Et depuis 2021, il  était Directeur général de Newen (groupe TF1), société productrice notamment de... Plus belle la vie. Radio France a un nouveau chef, la culture est en marche, l'avenir est radieux.

jeudi 30 mai 2024

Lectures : La vraie vie de bohème, de Jacques Lambert

 Le titre complet du livre, De Montmartre à Montparnasse, la vraie vie de bohème, 1900-1930 donne une idée plus précise de son sujet. Son auteur, Jacques Lambert, est un ancien journaliste, amateur d'art et collectionneur, biographe de Gen Paul et de Kisling. Alors encore un ouvrage sur ce sujet, me direz-vous ? Certes, mais qui a le mérite de le traiter de manière très fouillée et réaliste, sinon exhaustive. Le livre est bourré de détails, de chiffres, de dates, d'adresses, etc..., parfois d'intérêt relatif, souvent très utiles. D'où il ressort la réalité de la fameuse vie de bohème qui auréole cette période si riche et qui, quelle que soit la nostalgie qu'elle ait pu susciter a posteriori, s'éloigne sensiblement de ce qui a parfois (souvent) été écrit sur le sujet : on est loin d'Aznavour.

On y retrouve tous les protagonistes, artistes et écrivains, du moins ceux dont la postérité a retenu le nom, ou le pseudonyme. Leurs espoirs, leurs errances, leurs succès ; leurs amours, leurs égoïsmes, leurs générosités. Loin des clichés habituels, l'ouvrage est dense, érudit, bien écrit, instructif, et pourtant fort agréable à lire. Il est paru voilà dix ans, avant une édition revue et corrigée en 2019. Il n'a donc pas la chaleur d'un essai qui vient de sortir du four mais il gagne à être connu, et surtout lu.

vendredi 17 mai 2024

Plumes olympiques

 Vous n'ignoriez pas que lorsque le baron Pierre de Coubertin initia les Jeux Olympiques modernes, il avait en tête l'objectif d'un corps sain dans un esprit sain, et le souci, très en vogue à l'époque, de revivifier par l'hygiène sportive un pays (déjà) décadent. Mais peut-être ne saviez-vous pas que figuraient aussi dans ces JO nouvelle formule des épreuves d'architecture, de peinture, de sculpture, de musique et de littérature ? Certes aucun des vainqueurs n'a laissé de grand nom passé à la postérité, mais on notera qu'en 1924 le Jury de ces épreuves artistico-littéraires n'était pas dépourvu de prestige : Barrès, Valéry, Claudel, Maeterlinck, Anna de Noailles, d'Annunzio, et d'autres, le tout présidé par le fougueux Jean Richepin qui s'était bien assagi... Bref, on l'aura compris, parallèlement aux jeux du stade se déroulaient des joutes plus culturelles.

On peut retrouver tout cela dans le livre de Louis Chevaillier Les Jeux olympiques de la littérature (Grasset). En attendant de le lire, on retiendra que voilà un siècle on n'aurait pas imaginé un projet ambitieux sans y intégrer une dimension intellectuelle ou culturelle. Alors qu'aujourd'hui il ne viendrait à l'idée de personne de renouveler la chose.

Pour autant, même de nos jours, la culture n'est pas complètement absente : avant même que ne débutent les JO de Paris, nous avons déjà eu droit au rappeur Jul et bien sûr à Aya Nakamura, et le meilleur est sans doute à venir.

mardi 14 mai 2024

Henri Gougaud, le dernier conte.

 C'est à l'aube de ses 88 ans qu'il s'est envolé vers les grands espaces où vivaient déjà ses contes. J'avais commenté ici-même deux de ses ouvrages : La Confrérie des Innocents (2021) et J'ai pas fini mon rêve (2020), où il retraçait sa vie, lui qui fut chanteur, parolier, homme radio, écrivain et conteur, et dont les textes qu'il offrit à Jean Ferrat, Juliette Gréco ou Serge Reggiani donnent une idée du talent.
L'enfant de Villemoustaussou laissera une oeuvre pétrie d'Histoire et d'histoires, de philosophie et de mysticisme, et une pensée qui est parfois complexe à saisir, mais l'homme qui était derrière était lumineux, en fils du peuple qui s'ouvrit de grands horizons sans oublier d'où il venait. Il était le chantre de l'épopée cathare, de la langue d'Oc et de l'esprit du sud, mais sa culture n'avait de frontière ni géographique ni thématique.

C'est sur le site Actualitté que j'ai appris sa mort, c'était le 6 mai. Hormis un papier dans l'édition de l'Aude de La Dépêche et de l'Indépendant, je n'ai rien vu ni  entendu qui parle de lui ;  la grande presse nationale l'a oublié. Ainsi va la vie. Peu importe, peut-être : "Perdu d'avance est l'homme qui ne suit pas ses rêves", écrivait-il. Sans doute est-il  encore à poursuivre les siens...

vendredi 10 mai 2024

De Pivot à Apostrofes...

 Pivot, bien sûr, dont on ne pouvait passer le trépas sous silence. Maintenant que les thuriféraires se sont tus, on n'ajoutera pas d'éloge supplémentaire, fut-il mérité, car tout a été dit. Bernard Pivot était un personnage français, donc populaire : les Verts, le Beaujolais, la dictée montraient une star restée simple ; les livres en faisaient un intello. Deux images que la France aime bien. Etait-il un critique débonnaire, ou un présentateur de télé cultivé ? sans doute les deux. Il ne bouscula pas grand-chose de l'ordre établi, mais intéressa 4 millions de téléspectateurs à la production littéraire. Et puis il y eut Soljenitsine, Nabokov, Bukovski... 

Certes c'était, du moins à ses débuts, l'époque des Chancel, Decaux et quelques autres. Pourtant, c'est depuis la fin d'Apostrophes qu'on le regrette, quand les audiences cumulées de ses "successeurs" (on peine à écrire ce mot) culminent à une audience dix fois moindre. Et parce que nous en sommes rendus à l'Apostrofes du sketch des Inconnus, que l'on retrouvera avec plaisir sur la toile... Mais comme il devient de plus en plus mal vu de dire que c'était mieux avant, nous allons en rester là.

mardi 23 avril 2024

Lectures : La Rue, de Francis Carco

 Même si j'ai lu à plusieurs reprises son ouvrage Jésus-la-Caille, je ne connais pas trop Francis Carco : je sais que nous avons usé nos fonds de culotte dans le même collège, mais sans doute avait-on changé les chaises entre-temps. Plus sérieusement, c'est avec plaisir que j'ai entamé la lecture de La Rue, publié en 1930.

Mes impressions, une fois le livre refermé ? Un peu mitigées, je l'avoue... Une romance un peu simpliste, pourquoi pas si la simplicité engendre cette "épure" qui participe souvent des grandes oeuvres. Mais j'y vois comme une inspiration essoufflée et un peu poussive. En 1930, Carco est un auteur reconnu, riche et expérimenté, il maitrise suffisamment son art pour donner de l'allant à sa plume. Or, dans La Rue, il donne le sentiment d'écrire parfois au forceps.

Reste malgré tout l'univers de l'auteur, ces bas-fonds de Montmartre du début de siècle (le XXème, faut-il le préciser) où grouillent prostituées, macs et petites frappes de toute nature, foule miteuse et sauvage animée de noblesse comme de bassesse mais irrémédiablement ancrée dans la misère humaine. Et c'est ce qui réhabilite ce livre : pourrait-on encore l'écrire de nos jours? De toute évidence la réponse est non ; les moeurs de ce monde interlope et de cette époque montmartroise étaient loin d'être politiquement correctes, et les relater aujourd'hui ne résisterait pas longtemps aux interdits des groupes féministes et autres minorités.

Alors, même si son oeuvre a pu être inégale, gardons et apprécions Francis Carco, car son oeuvre restitue le regard qu'il a posé sur ce moment de l'aventure humaine.

mardi 16 avril 2024

Dati, littérature et fils de pub...

 Voilà quelques jours, une métorite s'est abattue sur le landerneau de l'édition, et donc des auteurs ; Rachida Dati, dans un réflexe sarkosyste aussi imprévu que brutal a annoncé la possible autorisation de la publicité pour le livre à la télévision. Pourquoi cette décision (à confirmer...) que personne n'avait demandé ? Nul ne sait, même pas Macron qui fait la gueule ; renflouer les caisses de l'audiovisuel public, qui lorgnerait dessus ? 

En attendant, les éditeurs sont unaninement (pour l'heure) vent debout, et posent les enjeux du débat. Claude Gallimard et Denis Olivennes (Editis) y voient, fort logiquement, une accélération de la concentration sur les plus gros vendeurs et une atteinte à la diversité. Faire de la pub à la télévision suppose de solides budgets, qu'on ne pourra investir que sur quelques titres, au détriment de la promotion des autres.

Investir sur les best-sellers identifiés (Musso, Lévy, Grimaldi...) dopera-t-il encore plus des ventes déjà conséquentes ? A voir. Quant à faire de cette publicité vers le grand public une incitation à la lecture, c'est oublier qu'il s'agit de la mise en avant d'un produit à la mode du moment (généralement pas les plus qualitatifs, comme on dit de nos jours), et non de la littérature et de la lecture : l'achat se cantonnera à ce produit de tête de gondole sans inciter à des achats supplémentaires en librairie.

Ainsi verra-t-on s'agrandir le fossé entre stars et besogneux, au sein des grandes maisons d'édition,  et entre gros éditeurs et éditeurs indépendants. Modernisation, libéralisme, marché... la culture n'y échappe évidemment pas,  et notamment le marché du livre. Reste que, systématiquement et dans tous les domaines, c'est la médiocrité qui s'avère la plus rentable, et donc la plus promue. Le projet de Rachida Dati s'inscrit furieusement dans la culture sarkosyste, ses Roujon, ses Macquart et ses Roland Barthès.

jeudi 4 avril 2024

Quand la culture va...

 Peut-être ne faites-vous pas vos courses quotidiennes à la FNAC des Champs-Elysées. Peut-être même, comme moi, n'y avez-vous jamais mis les pieds. Peut-être encore vous moquez-vous de la FNAC, des ses profits et de ses déboires. Toujours est-il que, si après 25 ans d'existence, ce magasin vous est inconnu il est probable qu'il le restera longtemps puisqu'il va disparaitre, pour cause de chiffre d'affaires en baisse et surtout de loyer en hausse.

C'est donc une nouvelle enseigne culturelle parisienne qui ferme boutique. Une de plus, me direz-vous ; après tout, neuf cinémas y ont disparu en trente ans. Le constat, c'est que le cossu quartier des Champs-Elysées est désormais voué au commerce de luxe, à destination d'une clientèle internationale. On peut considérer que cela n'a rien d'illogique. Pourtant, dans les autres quartiers ainsi qu'en province, c'est aux marques de fringues et de chaussures, marques même pas de luxe, que les activités culturelles ont cédé le pas. Et c'est le cas pour bien d'autres activités ; j'ai narré ici même voilà quelques années comment une pharmacie, loyer oblige, avait baissé le rideau, remplacée par une enseigne de parfumerie grand public...

Sic transit gloria mundi, encore une fois ; après tout, en Haïtï, c'est la Bibliothèque nationale qui vient d'être pillée par les gangs. Chaque époque a les priorités qu'elle mérite.